Depuis deux ans, la course effrénée vers l’intelligence artificielle générale (AGI) a transformé le marché du travail des chercheurs et ingénieurs spécialisés en une arène sans précédent depuis la bulle Internet des années 2000. Selon Euronews FR, seules quelques centaines de profils dans le monde seraient aujourd’hui capables de concevoir, à grande échelle, des systèmes d’IA de pointe. Face à cette pénurie de talents, les géants de la tech et les start-up innovantes se livrent une bataille acharnée, offrant des rémunérations à neuf chiffres, des attributions massives d’actions et des campagnes de recrutement menées directement par des PDG comme Mark Zuckerberg ou Sam Altman.

Ce qu'il faut retenir

  • Le marché de l’IA a créé un vivier de talents extrêmement restreint, estimé à quelques centaines de personnes dans le monde.
  • Les géants comme OpenAI, Meta, Google DeepMind ou xAI proposent désormais des salaires à neuf chiffres et des packages d’actions pour attirer les meilleurs profils.
  • Safe Superintelligence (SSI), cofondée par Ilya Sutskever, a été valorisée à 32 milliards de dollars en 2025, malgré l’absence de produit commercialisé.
  • Meta a tenté de recruter agressivement les talents de SSI et Thinking Machines Lab, deux start-up lancées par d’anciens cadres d’OpenAI.
  • Scale AI, fondée par Alexandr Wang, a été partiellement rachetée par Meta pour 14,3 milliards de dollars en 2025.

Un marché du travail inédit depuis la bulle Internet

L’industrie de l’IA a engendré un phénomène sans équivalent dans l’histoire récente de la Silicon Valley. D’après Euronews FR, le nombre de profils capables de développer des systèmes d’IA avancés se compterait en centaines, voire moins. Cette rareté a provoqué une guerre des enchères sans précédent, où les entreprises rivalisent d’audace pour attirer les chercheurs et ingénieurs les plus réputés. Les offres ne se limitent plus à des salaires annuels élevés : elles incluent désormais des participations au capital, des bonus de performance et des conditions de travail exceptionnelles, parfois négociées directement par les dirigeants des groupes technologiques.

Les chiffres avancés par certains médias ou fuites internes sont souvent contestés ou non vérifiés. C’est pourquoi Euronews FR a choisi de se concentrer sur les personnalités dont la valeur sur le marché a été confirmée par des sources crédibles ou des grands médias. Cinq profils se distinguent particulièrement, illustrant les différentes stratégies de recrutement mises en œuvre dans ce secteur en ébullition.

Ilya Sutskever : l’architecte des modèles GPT, désormais milliardaire

Ilya Sutskever, chercheur israélo-canadien en informatique, est l’une des figures les plus respectées du milieu. Cofondateur et ancien directeur scientifique d’OpenAI, il a joué un rôle clé dans le développement des modèles GPT, fondations de l’IA générative moderne. Avant son passage chez OpenAI, il a contribué aux avancées majeures de Google Brain, l’ancêtre de Google DeepMind, où il a travaillé sur des projets pionniers en apprentissage profond.

En 2023, il a été au cœur de la crise de gouvernance d’OpenAI, marquée par l’éviction temporaire de Sam Altman. Il a finalement quitté l’entreprise en 2024 pour cofonder Safe Superintelligence (SSI), une start-up immédiatement devenue l’une des plus scrutées au monde. Malgré l’absence de produit commercialisé, SSI a été valorisée à 32 milliards de dollars (27,5 milliards d’euros) en 2025. Sutskever a révélé lors d’un procès opposant Elon Musk à Greg Brockman détenir une participation de 7 milliards de dollars (6 milliards d’euros) dans OpenAI, faisant de lui l’un des milliardaires émergents de l’écosystème IA.

Mira Murati : de l’ombre des lancements de ChatGPT aux ambitions entrepreneuriales

Mira Murati, ingénieure et dirigeante américano-albanaise, a été une actrice majeure des lancements de ChatGPT, DALL-E et GPT-4 en tant que directrice technique d’OpenAI. Son rôle public a fait d’elle l’un des visages de la révolution de l’IA. Après avoir démissionné d’OpenAI en 2024, elle a fondé Thinking Machines Lab, une start-up qui a rapidement attiré d’anciens chercheurs de l’entreprise californienne.

Thinking Machines Lab, valorisée à plus de 5 milliards de dollars (4,3 milliards d’euros) peu après sa création, se concentre sur la collaboration entre humains et IA plutôt que sur des systèmes entièrement autonomes. Récemment, l’entreprise a présenté des « modèles d’interaction » permettant un contrôle vocal et un accès natif à l’écran de l’utilisateur. Meta a tenté de recruter activement les talents de cette structure, tout comme ceux de SSI, afin de renforcer ses propres capacités en IA.

Alexandr Wang : du fondateur de Scale AI au dirigeant de Meta Superintelligence Labs

Alexandr Wang, ingénieur sino-américain de deuxième génération, a d’abord marqué l’industrie en fondant Scale AI en 2016. Cette entreprise fournit des infrastructures essentielles aux systèmes d’apprentissage automatique, notamment des services d’annotation de données et d’évaluation de modèles. Scale AI est devenue un acteur clé de l’écosystème IA, collaborant avec des gouvernements, des géants du numérique et des laboratoires de recherche. En 2025, Meta a acquis 49 % du capital sans droit de vote de Scale AI pour 14,3 milliards de dollars (12,3 milliards d’euros), valorisant l’entreprise à 29 milliards de dollars (25 milliards d’euros).

Wang a rejoint Meta pour diriger Meta Superintelligence Labs. Selon des fuites de documents internes, sa rémunération figurerait parmi les plus élevées de l’histoire de la Silicon Valley : un salaire de base d’1 million de dollars (860 000 euros), des primes de plusieurs millions et entre 100 et 150 millions de dollars (86 à 129 millions d’euros) d’actions sur cinq ans. Cette embauche s’inscrit dans la stratégie de Mark Zuckerberg pour combler le retard perçu de Meta face à OpenAI.

Demis Hassabis : de DeepMind au Nobel de chimie, un atout stratégique pour Google

Demis Hassabis, ingénieur britannique aux origines grecques, chinoises, chypriotes et singapouriennes, est le fondateur de DeepMind, l’un des laboratoires d’IA les plus influents au monde. Ses travaux ont donné naissance à des percées majeures comme AlphaGo, premier programme à maîtriser le jeu de go, et AlphaFold, qui a révolutionné la biologie en prédisant la structure des protéines. En 2024, AlphaFold2 a résolu un défi scientifique vieux de cinquante ans, ce qui a valu à Hassabis le prix Nobel de chimie 2024.

DeepMind, fondée à Londres, a été rachetée par Google en 2014 pour un montant estimé entre 400 millions et 650 millions de dollars. Depuis le lancement de ChatGPT, Google a recentré ses efforts en IA autour de Google DeepMind, plaçant Hassabis au cœur de la compétition avec OpenAI, Anthropic et Meta. Bien que son salaire exact ne soit pas public, sa rémunération totale est estimée à plusieurs millions de dollars par an, incluant des bonus comme les 3 millions de dollars (2,58 millions d’euros) perçus pour ses résultats sur le projet Gemini. Sa fortune personnelle est évaluée à 600 millions de dollars (516 millions d’euros).

Andrej Karpathy : entre Tesla, OpenAI et l’entrepreneuriat en IA

Andrej Karpathy, chercheur slovaque-canadien, est un autre cofondateur d’OpenAI. Après avoir contribué au lancement de l’entreprise, il a pris la direction de l’IA chez Tesla de 2017 à 2022, où il a développé les systèmes de conduite autonome basés sur des réseaux de neurones. Il est brièvement revenu chez OpenAI avant de lancer Eureka Labs en 2024, une structure indépendante axée sur l’éducation et la création de start-up en IA.

Bien que Karpathy ne soit pas directement associé aux rumeurs de salaires record comme d’autres chercheurs, il reste une figure stratégique grâce à son influence historique sur la culture ingénierie et sa capacité à fédérer les communautés de développeurs. Sa fortune est estimée entre 50 et 150 millions de dollars (43 à 129 millions d’euros), fruit de ses précédents postes dans la tech.

Et maintenant ?

La guerre des talents dans l’IA ne montre aucun signe d’essoufflement. D’ici la fin 2026, plusieurs échéances pourraient redessiner le paysage : les premières commercialisations de produits par des start-up comme SSI ou Thinking Machines Lab, ainsi que les annonces stratégiques des géants de la tech pour consolider leurs équipes. Les prochaines levées de fonds et recrutements massifs de Meta, Google ou OpenAI détermineront qui prendra l’avantage dans la course à l’AGI. Reste à voir si cette dynamique de surenchère salariale pourra se stabiliser sans nuire à la stabilité financière des entreprises ou à la cohésion des équipes.

Ce phénomène soulève également des questions sur l’équité et la transparence dans un secteur où les fortunes se construisent en quelques années. Les régulateurs pourraient être amenés à intervenir pour encadrer les pratiques de rémunération, surtout si la pénurie de talents persiste. Pour l’heure, une chose est certaine : les chercheurs et ingénieurs en IA sont devenus les nouveaux « sportifs de haut niveau » de la tech, avec des contrats et des valorisations dignes des plus grandes stars du sport professionnel.

L’AGI (Artificial General Intelligence) désigne une intelligence artificielle capable d’effectuer n’importe quelle tâche intellectuelle aussi bien qu’un humain. La course est intense car maîtriser l’AGI pourrait donner un avantage décisif à une entreprise dans des domaines comme la recherche scientifique, la défense ou l’économie. Les experts estiment que seules quelques centaines de personnes dans le monde ont aujourd’hui les compétences nécessaires pour développer de tels systèmes, ce qui explique la compétition féroce pour les recruter.