Pour l’anthropologue Grégory Delaplace, « habiter un lieu, c’est savoir de quoi ou par qui il est hanté ». Cette affirmation, publiée dans Libération, invite à repenser notre rapport aux espaces que nous occupons, où se mêlent présence et absence, mémoire et oubli.
Ce qu'il faut retenir
- Habiter un lieu, c’est aussi l’habiter avec ses fantômes : cette idée centrale est au cœur de l’analyse de Delaplace.
- Selon l’anthropologue, « venir de quelque part, c’est trimballer des fantômes » — une métaphore pour évoquer l’héritage invisible des lieux.
- Son propos s’inscrit dans une réflexion plus large sur la manière dont les sociétés intègrent – ou rejettent – les traces du passé dans leurs espaces quotidiens.
Une anthropologie des espaces habités
Grégory Delaplace, anthropologue spécialisé dans les questions d’habitat et de mémoire, propose une vision renouvelée de l’espace comme palimpseste. Dans sa réflexion, publiée par Libération, il rappelle que « hanter et habiter sont deux faces d’une même pièce ». Autrement dit, l’acte même d’occuper un lieu implique une forme d’acceptation des présences passées, qu’elles soient humaines, historiques ou symboliques. Cette approche dépasse la simple matérialité des murs pour interroger ce que ces lieux « portent » en eux.
L’anthropologue s’appuie sur des terrains variés — des maisons familiales aux lieux de mémoire — pour illustrer cette idée. Par exemple, une habitation transmise de génération en génération devient un espace où se superposent les vécus de ses occupants précédents. Ces traces, qu’elles soient joyeuses ou douloureuses, façonnent l’identité même du lieu.
Les fantômes comme héritage
Pour Delaplace, « venir de quelque part, c’est trimballer des fantômes ». Cette formule percutante résume l’idée que l’histoire personnelle et collective pèse sur nos choix d’habitat. Un déménagement, une rénovation ou même une simple visite dans un lieu chargé de sens peuvent réveiller ces présences invisibles. L’anthropologue cite des cas où des familles refusent de modifier une pièce, par respect pour un ancêtre disparu, ou au contraire, la transforment radicalement pour effacer une mémoire jugée pesante.
Cette vision rejoint des travaux en anthropologie et en sociologie urbaine, comme ceux de l’historien Pierre Nora sur les « lieux de mémoire ». Cependant, Delaplace ajoute une dimension plus intime : ces fantômes ne sont pas seulement collectifs, ils sont aussi individuels. Chaque personne transporte avec elle les « hantises » de son propre passé, qu’elles soient liées à des deuils, des trahisons ou des succès.
« Hanter et habiter sont deux faces d’une même pièce : habiter un lieu, c’est savoir de quoi ou par qui il est hanté. Venir de quelque part, c’est trimballer des fantômes. » — Grégory Delaplace, anthropologue
Une réflexion qui interroge notre rapport au passé
L’article de Libération s’inscrit dans un débat plus large sur la gestion des mémoires dans l’espace public et privé. Delaplace ne se contente pas d’une analyse théorique : il interroge aussi les pratiques concrètes. Comment concilier le désir de modernité avec le respect des traces du passé ? Faut-il conserver des objets, des pièces ou des récits pour honorer ceux qui nous ont précédés, ou au contraire, les effacer pour tourner la page ?
Ces questions prennent une résonance particulière dans un contexte où les sociétés sont de plus en plus mobiles. Les lieux deviennent des « boîtes noires » que l’on quitte ou que l’on réinvente, sans toujours savoir ce qu’elles contiennent. L’anthropologue suggère que refuser de reconnaître ces fantômes revient à nier une partie de notre humanité — celle qui nous lie aux autres, vivants et morts.
Une chose est sûre : l’idée que nos maisons et nos villes sont des espaces hantés — au sens propre comme au figuré — semble devoir s’imposer comme un prisme essentiel pour repenser notre rapport au monde.