La France tourne la page d’une collaboration controversée avec le géant américain de l’analyse de données Palantir. Selon Capital, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) a décidé, mardi 16 juin 2026, de ne plus recourir aux services de l’entreprise pour exploiter sa plateforme de traitement des données. Elle lui préfère désormais ChapsVision, un acteur français, pour assurer cette mission.
Ce qu’il faut retenir
- La DGSI a officiellement écarté Palantir le 16 juin 2026, lui préférant la plateforme de ChapsVision pour l’analyse des données de renseignement.
- Palantir, fondé en 2003 par d’anciens dirigeants de PayPal dont Peter Thiel et Alex Karp, est un acteur majeur de l’analyse de données pour les services de sécurité américains.
- L’entreprise, soutenue à ses débuts par la CIA, a développé des outils controversés, notamment pour la police de l’immigration américaine (ICE) et le projet Maven du Pentagone.
- Ses liens avec l’administration Trump et sa rhétorique libertarienne alimentent la méfiance des gouvernements européens, dont la France.
- Palantir a réalisé plus de 2,7 milliards de dollars de contrats avec le gouvernement américain depuis 2008, avec un chiffre d’affaires de 687 millions de dollars au premier trimestre 2026.
- La décision française s’inscrit dans un mouvement plus large de défiance envers l’entreprise, perçue comme trop alignée sur les intérêts américains.
Un spécialiste américain écarté au profit d’un acteur français
La DGSI a acté, mardi 16 juin 2026, le remplacement de Palantir par ChapsVision pour l’exploitation de sa plateforme de traitement et d’analyse des données. Cette décision marque un tournant dans la stratégie française de gestion des données sensibles. Jusqu’alors, Palantir fournissait à la DGSI des outils d’analyse de masses de données, une collaboration qui a pris fin après plus de deux décennies de partenariat.
Ce revirement s’inscrit dans un contexte de défiance croissante envers les entreprises américaines, notamment en Europe. Plusieurs gouvernements, dont celui de la France, commencent à reconsidérer leurs liens avec des acteurs perçus comme trop dépendants des intérêts stratégiques des États-Unis. Selon Capital, cette méfiance s’explique en partie par la rhétorique et les prises de position de certains dirigeants de Palantir, souvent alignées sur les positions de l’administration Trump.
Palantir, de la CIA au cœur des débats géopolitiques
Fondé en 2003 par d’anciens dirigeants et employés de PayPal — surnommés la « PayPal Mafia » — Palantir s’est rapidement imposé comme un acteur incontournable de l’analyse de données pour les services de renseignement. Parmi ses fondateurs figurent Peter Thiel, cofondateur de PayPal et figure ultraconservatrice, Alex Karp, directeur général sans formation d’ingénieur mais doté d’une vision stratégique, et Joe Lonsdale, partisan d’une ligne dure pro-innovation.
Dès 2005, l’entreprise attire l’attention de la CIA, qui investit dans son capital via In-Q-Tel, le fonds d’investissement de l’agence. Palantir développe alors Gotham, un logiciel capable d’analyser d’immenses bases de données pour identifier des menaces, une technologie inspirée des systèmes de détection de fraude de PayPal. Ses outils équipent rapidement les troupes américaines en Irak et en Afghanistan, puis s’étendent à d’autres agences fédérales.
Des outils controversés et une croissance fulgurante
Les contrats de Palantir avec le gouvernement américain se multiplient : selon les registres fédéraux, l’entreprise a décroché plus de 2,7 milliards de dollars de contrats de défense depuis 2008. Son chiffre d’affaires lié aux institutions américaines atteint 687 millions de dollars au premier trimestre 2026, en hausse de 84 % sur un an, comme l’indique Alex Karp dans une lettre adressée aux actionnaires en mai 2026.
Parmi ses réalisations les plus emblématiques figure le projet Maven, un système de ciblage assisté par intelligence artificielle développé pour le Pentagone. Palantir en a repris la gestion en 2019 après le retrait de Google sous la pression de ses salariés. Ce programme a depuis été élargi et utilisé pour identifier des cibles lors d’opérations récentes, notamment lors de la guerre israélo-américaine contre l’Iran.
Immigration et libertarianisme : les points noirs de Palantir
L’activité la plus critiquée de Palantir concerne son implication dans les politiques migratoires américaines. Selon plusieurs médias, l’entreprise a signé pour plus de 81 millions de dollars de contrats avec la police de l’immigration américaine (ICE) depuis janvier 2025. Son outil exploite les fichiers d’agences sanitaires pour repérer des personnes à expulser, suscitant un tollé parmi les défenseurs des droits humains.
Sur le plan idéologique, Palantir est souvent associée à une vision libertarienne et anti-étatiste, défendue notamment par Peter Thiel, qui a qualifié ceux qui s’opposent à la technologie de « légionnaires de l’Antéchrist » risquant d’instaurer un régime totalitaire mondial. Alex Karp, figure médiatique de l’entreprise, défend une posture bipartisane tout en multipliant les déclarations provocatrices lors d’interviews et dans ses lettres aux actionnaires.
« Palantir aide les démocraties occidentales à lutter contre le terrorisme et leurs adversaires. » — Alex Karp, directeur général de Palantir
Une défiance européenne qui s’étend
La décision de la DGSI s’ajoute à une série de signaux envoyés par plusieurs pays européens envers Palantir. En Allemagne, au Royaume-Uni et en France, des parlementaires et gouvernements reconsidèrent leurs liens avec l’entreprise, perçue comme trop alignée sur les intérêts américains. Selon Aalok Mehta, directeur du Wadhwani AI Center du CSIS à Washington, une question centrale se pose désormais pour les clients étrangers : « Accepteront-ils une demande de l’administration Trump si elle porte sur un sujet sensible ou classé secret ? »
Cette méfiance s’explique en partie par la rhétorique de certains dirigeants de Palantir, comme Joe Lonsdale, qui fustige la « culture woke » et défend une suprématie américaine face à la Chine et aux régulateurs européens. Pour les gouvernements européens, l’enjeu n’est plus seulement technologique, mais géopolitique : jusqu’où une entreprise américaine peut-elle aller dans le partage de données sensibles sans être contrainte par les intérêts de la Maison Blanche ?
Palantir, un acteur clé dans l’ombre des conflits modernes
L’entreprise américaine illustre les dilemmes posés par la digitalisation des conflits et la guerre de l’information. Ses outils, initialement conçus pour lutter contre le terrorisme, ont trouvé des applications dans des domaines aussi variés que la cyberguerre, l’immigration ou l’espionnage industriel. Pourtant, son image est aujourd’hui entachée par son association avec des politiques controversées, notamment sous l’administration Trump, et par ses liens étroits avec les services de renseignement américains.
Pour les gouvernements européens, le défi est double : garantir la sécurité de leurs données tout en évitant de dépendre de solutions étrangères, surtout lorsque ces dernières sont perçues comme des instruments de puissance au service d’un autre État. La décision de la DGSI s’inscrit donc dans une logique plus large de souveraineté numérique, un enjeu qui prend de l’ampleur à l’ère de l’intelligence artificielle et des mégadonnées.
Alors que Palantir continue de se développer, notamment via des contrats militaires et des partenariats technologiques, son avenir en Europe dépendra de sa capacité à rassurer les gouvernements sur son indépendance vis-à-vis des pressions politiques américaines. En attendant, la France a choisi son camp : celui de la maîtrise locale de ses données sensibles.
Plusieurs acteurs européens se positionnent pour remplacer Palantir, notamment ChapsVision en France, Preligens pour l’intelligence artificielle, ou encore des solutions développées en interne par les services de renseignement. L’Allemagne et le Royaume-Uni explorent également des partenariats avec des startups locales spécialisées dans l’analyse de données sécurisées.