Le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a justifié l’abstention de la France lors du vote d’une résolution onusienne déclarant la traite des esclaves africains comme le plus grave crime contre l’humanité. Une position motivée par le refus de créer une hiérarchie entre les crimes contre l’humanité, a-t-il expliqué lors d’un entretien accordé à l’AFP depuis Lomé, où il effectuait une visite officielle de deux jours au Togo.

Ce qu'il faut retenir

  • 123 voix pour, 3 contre (États-Unis, Israël, Argentine) et 52 abstentions (dont le Royaume-Uni et les États membres de l’UE) ont marqué le vote de cette résolution adoptée fin mars 2026.
  • La résolution, portée par le président ghanéen John Mahama, qualifie la traite transatlantique et l’esclavage racialisé d’« injustice la plus inhumaine et la plus persistante commise contre l’humanité ».
  • Paris a plaidé pour la levée de la suspension de France 24 et Radio France internationale au Togo, toujours en vigueur depuis juin 2025.
  • Cette visite diplomatique, la première d’un ministre français des Affaires étrangères depuis 2002, intervient dans un contexte de tensions croissantes entre Lomé et Paris, notamment en raison du rapprochement du Togo avec Moscou.

Le texte onusien, soutenu par le Ghana — premier pays africain indépendant en 1957 — appelle les États à engager un processus de justice transitionnelle. Celui-ci inclut des excuses formelles, des compensations pour les descendants des victimes, des politiques de lutte contre le racisme ainsi que la restitution des biens culturels et spirituels pillés. L’esclavage transatlantique a concerné des millions de personnes originaires d’Afrique de l’Ouest et centrale, organisant pendant des siècles un commerce humain d’une ampleur inégalée.

Une abstention justifiée par l’évitement d’une hiérarchie des crimes

Interrogé en marge de sa rencontre avec le président togolais Faure Gnassingbé et son homologue Robert Dussey, Jean-Noël Barrot a réaffirmé la position française : « Si nous nous sommes abstenus sur cette résolution, c’est parce que nous refusons de créer une hiérarchie entre les crimes contre l’humanité, de mettre en compétition les souffrances que ces abominations et ces crimes continuent de provoquer aujourd’hui. » Une déclaration qui s’inscrit dans une ligne diplomatique française soucieuse d’éviter toute perception de relativisation d’autres crimes historiques, comme l’Holocauste ou les génocides reconnus.

Pour autant, le chef de la diplomatie française n’a pas remis en cause l’importance de la mémoire collective. « Il est indispensable, si nous voulons construire un avenir en commun, de pouvoir faire ce travail de mémoire et de vérité sur notre passé, dans ses facettes positives comme dans ses facettes les plus sombres », a-t-il souligné. Une position qui reflète une approche équilibrée, entre reconnaissance des traumatismes historiques et refus de toute hiérarchisation des souffrances.

Cette abstention s’inscrit dans un contexte international où la question des réparations et de la mémoire des crimes coloniaux revient régulièrement sur le devant de la scène. Plusieurs pays européens, dont le Royaume-Uni, ont également choisi de s’abstenir, tandis que 123 États membres de l’ONU ont voté en faveur du texte. Les trois voix contre émanaient des États-Unis, d’Israël et de l’Argentine.

Tensions diplomatiques au Togo et enjeux régionaux

La visite de Jean-Noël Barrot à Lomé revêt une dimension particulière. Elle intervient après une période de refroidissement des relations entre la France et le Togo, marqué par la suspension, en juin 2025, des émissions de France 24 et de Radio France internationale. Les autorités togolaises avaient accusé les deux médias d’avoir relayé des « propos inexacts et tendancieux » concernant des manifestations dans la capitale. Cette suspension, initialement prévue pour trois mois, reste en vigueur près d’un an plus tard.

Lors de son entretien avec Faure Gnassingbé, le ministre français a plaidé pour une levée rapide de cette mesure. « J’ai plaidé pour que cette suspension soit levée au plus vite. C’est dans l’intérêt de toutes les parties », a-t-il déclaré. Une position qui souligne l’importance des médias francophones pour la diplomatie française dans une région où l’influence russe et chinoise progresse.

Ce rapprochement entre Lomé et Moscou s’inscrit dans une dynamique plus large en Afrique de l’Ouest, où plusieurs juntes sahéliennes affichent leur hostilité envers Paris. La France, qui a longtemps joué un rôle central dans la région, voit son influence contestée par des puissances alternatives, notamment la Russie via le groupe Wagner et des partenariats sécuritaires. Cette visite de Barrot constitue donc une tentative de réengagement diplomatique, alors que les relations entre la France et plusieurs pays africains se tendent.

Une résolution symbolique aux implications concrètes

Au-delà de sa dimension mémorielle, la résolution adoptée par l’ONU engage les États signataires à mettre en place des mesures concrètes. Parmi elles, la restitution des biens culturels et spirituels pillés durant la période coloniale figure parmi les demandes les plus symboliques. Le Ghana, premier pays à avoir accédé à l’indépendance en 1957, joue ici un rôle de leader en Afrique subsaharienne sur ces questions.

Le texte appelle également à des excuses formelles de la part des États responsables de la traite et de l’esclavage, ainsi qu’à des compensations financières pour les descendants des victimes. Une demande qui pourrait relancer les débats sur les réparations, déjà au cœur des discussions dans plusieurs pays, comme aux États-Unis ou aux Caraïbes.

En France, où le sujet des réparations pour l’esclavage et la colonisation reste sensible, cette résolution onusienne pourrait alimenter les discussions politiques. Plusieurs associations et intellectuels réclament depuis des années une reconnaissance plus forte des crimes coloniaux et des mesures symboliques ou financières en faveur des communautés concernées.

Et maintenant ?

La question d’une éventuelle levée de la suspension de France 24 et Radio France internationale au Togo pourrait trouver une issue d’ici les prochains mois. Le président togolais Faure Gnassingbé, en poste depuis 2005, devrait prochainement évaluer les garanties apportées par Paris concernant la couverture médiatique de son pays. De son côté, la France pourrait poursuivre ses efforts de réengagement en Afrique de l’Ouest, malgré un contexte régional de plus en plus concurrentiel.

Sur le plan international, cette résolution de l’ONU pourrait servir de base à de futures négociations sur les réparations et la restitution des biens culturels. Une conférence internationale pourrait être organisée d’ici la fin de l’année 2026 pour avancer sur ces dossiers, même si les divergences entre États restent profondes.

Cette abstention française illustre les tensions persistantes entre la nécessité de reconnaître les crimes historiques et le refus de toute hiérarchisation des souffrances. Entre mémoire et diplomatie, Paris tente de naviguer dans un paysage international où les attentes africaines se heurtent aux lignes rouges de sa politique étrangère.

Selon Jean-Noël Barrot, ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, cette position vise à éviter de « mettre en compétition les souffrances » causées par ces crimes. Paris considère que tous les crimes contre l’humanité doivent être condamnés de manière égale, sans établir de classement entre eux. Cette approche s’inscrit dans une logique diplomatique qui cherche à préserver une cohérence dans la condamnation des atrocités historiques.