Une émotion brève, intense et positive, capable de provoquer des frissons, une chaleur dans la poitrine et même des larmes aux yeux. Pourtant, rares sont ceux qui en connaissent l’existence. Le kama muta, terme sanskrit signifiant « transporté par l’amour », désigne un phénomène psychologique étudié depuis plus d’une décennie par des chercheurs en anthropologie et en psychologie, comme le rapporte Courrier International.
Selon une enquête menée en 2018 par Alan Fiske, professeur à l’université de Californie à Los Angeles, et ses collègues Thomas Schubert et Beate Seibt, cette émotion serait universelle et jouerait un rôle clé dans l’établissement et le renforcement des liens sociaux. « Le kama muta nous pousse à nous soucier des autres », explique Jon Zabala, chercheur à l’université du Pays basque. Une découverte qui pourrait bien bouleverser notre compréhension des relations humaines, de la politique à la thérapie, en passant par le marketing et les arts.
Ce qu’il faut retenir
- Définition : Le kama muta est une émotion brève et positive, souvent associée à une sensation de chaleur dans la poitrine, des frissons et des larmes. Elle se manifeste lors d’un renforcement soudain des relations humaines, comme une retrouvaille ou un acte de solidarité.
- Origine du terme : Le mot, d’origine sanskrite, signifie « transporté par l’amour ». Il a été adopté par les chercheurs pour décrire un phénomène encore mal connu il y a une dizaine d’années.
- Déclencheurs variés : Les situations à l’origine du kama muta sont multiples : une cérémonie commémorative, une scène de film touchante, une publicité ou même une vidéo de chaton mignon.
- Effets physiologiques : Les études montrent une hausse légère de la température cutanée au niveau de la poitrine et une baisse du rythme cardiaque après l’émotion, suggérant un effet apaisant sur le corps.
- Impact politique : Le kama muta peut influencer les intentions de vote en renforçant les liens entre citoyens et en atténuant les clivages politiques.
- Applications thérapeutiques : Certains spécialistes de la santé mentale envisagent d’utiliser cette émotion pour améliorer l’efficacité des thérapies, en suscitant des moments de partage et de connexion.
Une émotion universelle aux origines scientifiques
L’intérêt pour le kama muta remonte à une conversation entre trois chercheurs – Alan Fiske, Thomas Schubert et Beate Seibt – lors d’un séjour en Norvège il y a plus de dix ans. Alors qu’ils évoquaient les films pour enfants et les blockbusters de super-héros, ils ont remarqué que les spectateurs pleuraient souvent non pas à cause de la tristesse, mais d’un sentiment d’espoir ou de réconfort. « Tous les psychologues font un rapprochement entre les pleurs et la tristesse », précise Fiske. Pourtant, les larmes associées au kama muta surviennent dans des contextes positifs, comme la solidarité ou l’affection.
Après des années de recherches, les trois chercheurs ont défini cette émotion comme une construction psychologique distincte, caractérisée par sa brièveté, son intensité et ses manifestations physiques : frissons, chaleur dans la poitrine et larmes. « On est « transporté » ou « chamboulé » par l’émotion », explique Janis Zickfeld, professeur adjoint à l’université d’Aarhus et coauteur de l’étude. Une expérience que beaucoup reconnaissent instantanément, même sans connaître le terme.
Des déclencheurs aussi variés que les liens humains
Le kama muta peut survenir dans des situations extrêmement différentes. Le cas le plus classique ? Retrouver un vieil ami après des années de séparation. Mais d’autres contextes fonctionnent tout aussi bien : une voisine âgée qui prépare une soupe pour un malade, un poème évoquant des épreuves personnelles, ou une cérémonie en hommage à des héros militaires. « La chair de poule et les larmes sont dues aux liens humains forts dont on est témoin », souligne Zickfeld.
Les œuvres culturelles exploitent souvent cette émotion pour capter l’attention du public. Les exemples sont nombreux : la scène du retour d’Ulysse dans *L’Odyssée*, le moment où Wall-E retrouve Ève dans le film éponyme, ou encore les publicités comme celle des chewing-gums Extra mettant en scène Sarah et Juan, un couple de lycéens. « En marketing, le kama muta est partout », observe Alan Fiske. Même les vidéos de chats mignons sur YouTube, dont la vulnérabilité active notre instinct parental, suscitent cette émotion. Une étude de Kamilla Knutsen Steinnes montre d’ailleurs que plus un chaton est mignon, plus l’intensité du kama muta est élevée.
Un levier politique et social sous-estimé
Les responsables politiques l’ont bien compris : le kama muta peut être un outil puissant pour mobiliser les électeurs. Une étude menée à l’approche de l’élection présidentielle américaine de 2016 a révélé que les publicités des deux principaux partis avaient suscité cette émotion chez leurs sympathisants, augmentant leurs intentions de vote. « Le kama muta pourrait même aider à dépasser les clivages politiques », affirme Fiske. Les expériences montrent qu’il améliore la perception des adversaires politiques, à condition que les vidéos visionnées provoquent aussi un sentiment de fierté nationale.
Les rituels collectifs, comme la course de relais Korrika au Pays basque, illustrent aussi ce phénomène. Cet événement, qui célèbre la langue basque, combine musique, discours et transmission d’un message culturel. « L’expérience renforce le sentiment d’identité commune », explique Jon Zabala. Le kama muta agit ici comme un catalyseur, transformant une simple course en un moment de connexion profonde entre les participants.
Vers une application thérapeutique ?
La santé mentale pourrait aussi tirer profit du kama muta. Kristyna Alessandrini, chargée de cours à l’Institute of Integrative Counselling and Psychotherapy à Dublin, observe que des gestes simples, comme préparer une tasse de thé pour un patient ou l’accompagner lors d’une promenade, renforcent l’efficacité des thérapies. « Les patients sont touchés par ces moments de partage », note-t-elle. Selon elle, le kama muta serait à l’origine de cette dynamique, incitant les personnes à créer des liens durables avec leur entourage.
Les effets physiologiques du kama muta pourraient expliquer son impact apaisant. Janis Zickfeld a mesuré une légère hausse de la température cutanée au niveau de la poitrine après exposition à des vidéos suscitant cette émotion, suivie d’une baisse du rythme cardiaque et respiratoire. « Ça pourrait être quelque chose qui a un effet apaisant sur le corps », conjecture-t-elle. Une piste intéressante pour les thérapies axées sur la régulation émotionnelle.
Alan Fiske, aujourd’hui considéré comme un « fin connaisseur » du kama muta, encourage chacun à reconnaître cette émotion et à en savourer les nuances. « Quand on ressent le kama muta, on prend conscience qu’on est une personne aimante et que d’autres personnes nous aiment », explique-t-il. Une invitation à porter un nouveau regard sur les moments de connexion qui jalonnent notre quotidien.
D’après les chercheurs, le kama muta survient de manière spontanée et involontaire. Cependant, il est possible de se placer dans des situations propices à son émergence, comme assister à un concert, participer à un événement collectif ou partager un moment de complicité avec un proche. Alan Fiske recommande de « se mettre volontairement dans des situations où l’on est susceptible de l’éprouver » pour mieux l’identifier.