Une communauté musulmane ottomane, les ma’aminim, perpétue depuis plus de trois siècles une foi secrète centrée sur Shabtaï Zvi, un juif du XVIIe siècle qu’ils considèrent comme leur Messie, selon une enquête publiée par Courrier International le 14 mai 2026.

Ce qu'il faut retenir

  • 1 500 cantiques en ladino, hébreu, araméen et turc, mêlant références juives et musulmanes, constituent leur corpus religieux principal.
  • Leur histoire remonte aux années 1680, après la mort de Shabtaï Zvi en 1676, lorsque des milliers de ses disciples se sont convertis à l’islam à Salonique.
  • Ils rejettent le terme péjoratif « dönme » et se nomment eux-mêmes les « ma’aminim », c’est-à-dire « les croyants ».
  • Quatre des cinq manuscrits connus sont conservés à l’Institut Ben Zvi de Jérusalem, le cinquième ayant été retrouvé à l’université Harvard.
  • À la fin du XIXe siècle, leur nombre était estimé à 15 000 personnes, mais leur effectif actuel reste impossible à établir en raison de leur discrétion.
  • Leur foi repose sur une interprétation mystique du messianisme de Shabtaï Zvi, qu’ils présentent comme une figure divine androgyne.

Cette communauté, dont l’existence même a été longtemps ignorée par les historiens, fascine les chercheurs pour la richesse de ses textes sacrés et la complexité de sa théologie. Hadar Feldman, spécialiste de la pensée juive et de l’Université hébraïque de Jérusalem, s’est plongée dans l’étude des ma’aminim après avoir découvert, lors d’un cours sur le hassidisme, un manuscrit unique : le Livre des cantiques et louanges des sabbatéens.

« Ce livre m’a fascinée », confie-t-elle. Composé dans un mélange de ladino – la langue des juifs séfarades –, d’hébreu, d’araméen et de turc, l’ouvrage mêle des références à la kabbale, à l’islam et à la culture ottomane. « Il était écrit comme si plusieurs univers coexistaient dans une même phrase », explique-t-elle. Parmi les thèmes abordés, on trouve des professions de foi musulmanes placées aux côtés de concepts kabbalistiques, créant un syncrétisme religieux inédit.

Selon Courrier International, seulement cinq manuscrits de ce type ont été identifiés à ce jour. Quatre d’entre eux sont conservés aux archives de l’Institut Ben Zvi à Jérusalem, tandis que le cinquième, d’origine inconnue, a été retrouvé à l’université Harvard. Ces textes, considérés comme des archives communautaires internes, n’étaient pas destinés à être diffusés. Ils ont été progressivement exhumés par d’anciens membres de la communauté ou leurs descendants, souvent des personnes ayant quitté le groupe et ne comprenant pas toujours pleinement leur portée.

Le terme « sabbatéen » recouvre en réalité plusieurs réalités historiques, rappelle Hadar Feldman. Au XVIIe siècle, le mouvement autour de Shabtaï Zvi a connu un essor mondial, avec des milliers de fidèles à travers l’Europe et le Proche-Orient. Après la conversion de leur leader à l’islam en 1666, trois réactions distinctes ont marqué l’histoire de cette mouvance : certains sont revenus au judaïsme traditionnel, d’autres ont abandonné toute affiliation religieuse, et un troisième groupe, celui des ma’aminim, a choisi de rester dans l’islam tout en conservant secrètement leur croyance en Shabtaï Zvi comme Messie.

« Leur particularité est de vivre officiellement comme des musulmans, tout en croyant en la divinité de Shabtaï Zvi et en son retour », précise la chercheuse. Entre les années 1680 et leur départ de Salonique (alors ottomane, aujourd’hui Thessalonique en Grèce), des milliers de personnes ont opéré cette conversion en masse. Pour elles, la mort de Shabtaï Zvi en 1676 n’a pas de valeur définitive, car elles attendent son retour. Leur foi repose sur l’idée que sa conversion à l’islam était une étape nécessaire de la rédemption, et non un échec.

Contrairement à ce que suggère le terme « dönme », utilisé en turc pour désigner un « inverti » ou un « converti » et chargé de connotations péjoratives, les ma’aminim rejettent toute identité suspecte. Ils se désignent comme les « ma’aminim », soit « les croyants », et en ladino, « los ma’aminim ». Leur existence s’est construite dans l’ombre, entre deux mondes. Officiellement, ils prient dans les mosquées, jeûnent pendant le ramadan et accomplissent le pèlerinage à La Mecque. En secret, ils préservent leurs propres rituels et croyances, fondés sur une interprétation mystique du judaïsme.

Cette ambiguïté a toujours été reconnue par leur environnement. Dans l’Empire ottoman, où la diversité religieuse était une norme, les ma’aminim n’ont jamais fait l’objet de persécutions, contrairement à ce qui s’est passé en Europe chrétienne au XVIIIe siècle, où leur mouvement a été explicitement condamné par les autorités rabbiniques. Leur position était celle d’une communauté à part, ni tout à fait juive ni tout à fait musulmane, commerçant avec les deux groupes sans être pleinement intégrée à l’un ou à l’autre.

Leur système de croyances place Shabtaï Zvi au cœur de leur théologie. Pour eux, il n’est pas seulement un prophète, mais une figure divine, parfois décrite comme androgyne, fusionnant les principes masculins et féminins de la Chekhina – la présence divine féminine dans la kabbale. « Dans ces cantiques, Dieu est une figure secondaire, explique Hadar Feldman. Shabtaï Zvi s’élève jusqu’aux plus hautes sphères divines et incarne l’aspiration à l’union du masculin et du féminin, fondement de la rédemption. »

Leur calendrier religieux intègre des fêtes juives, mais les réinterprète à leur manière. Par exemple, le Tisha Be’Av, jour de deuil dans le judaïsme commémorant la destruction du Temple de Jérusalem, devient pour eux l’anniversaire de Shabtaï Zvi – un jour de fête où il n’est plus question de jeûner ni de pleurer, mais de célébrer. De même, le Yom Kippour est évoqué dans leurs textes sans la dimension du jeûne traditionnel.

Leur pratique religieuse s’appuie sur un corpus de 1 500 cantiques, dont certains s’inspirent du dhikr, la pratique soufie de répétition de phrases sacrées pour atteindre un état d’extase. Ces chants, souvent collectifs, mêlent musique populaire ottomane, poésie dévotionnelle islamique et terminologie juive. « Shabtaï Zvi était connu pour sa voix agréable, souligne la chercheuse. C’est en partie grâce à ses cantiques qu’il a attiré des disciples. » Les textes exultent son amour, le décrivant parfois comme un être intime, divin et inaccessible à la fois, tout en attendant son retour.

Les manuscrits révèlent également des noms doubles portés par certains membres : un nom juif ou séfarade pour un usage interne à la communauté, et un nom musulman pour l’extérieur. On trouve ainsi des références à des personnages comme Esther, aussi appelée Fatma, ou Jacob, également nommé Ahmed. Ces indices offrent un aperçu rare de la vie de ces croyants, dont l’anonymat reste aujourd’hui une priorité.

« Il est très difficile de trouver des sources fiables sur le sabbataïsme », reconnaît Hadar Feldman. « Les spécialistes de ce mouvement n’ont accès qu’à des bribes d’informations. » Pourtant, la découverte de ces cantiques a permis de lever partiellement le voile sur une communauté dont l’histoire a été effacée des mémoires. « Ces textes sont une source historique exceptionnelle. Ils révèlent des noms de personnes, des pratiques, des émotions, ce qui est extrêmement rare dans l’étude de groupes aussi discrets. »

Selon Courrier International, les ma’aminim existent toujours aujourd’hui, mais ils restent invisibles. Hadar Feldman, qui a étudié leur histoire, refuse d’entrer en contact avec eux. « Ils sont en danger dans le contexte actuel, explique-t-elle. Il faut respecter leur choix de rester anonymes et leur permettre de vivre en paix. Peut-être qu’un jour, dans deux cents ans, il sera possible d’écrire à leur sujet sans mettre leur sécurité en péril. »

Et maintenant ?

L’étude des ma’aminim soulève des questions sur la persistance des mouvements messianiques dans l’histoire et leur capacité à se réinventer dans la clandestinité. Les chercheurs espèrent que l’ouverture progressive des archives ottomanes et la découverte de nouveaux manuscrits permettront d’éclairer davantage cette communauté. En revanche, leur survie à long terme dépendra de leur capacité à préserver leur secret dans un monde où les frontières entre religions deviennent de plus en plus poreuses. Pour l’instant, leur histoire reste un mystère bien gardé.

Leur discrétion s’explique par leur histoire mouvementée. Persécutés ou marginalisés à plusieurs reprises, notamment dans l’Europe chrétienne du XVIIIe siècle, ils ont appris à vivre dans l’ombre pour préserver leur foi. Aujourd’hui, leur statut de minorité religieuse discrète les expose à des tensions potentielles dans des régions où l’islam est majoritaire, d’où leur choix de rester anonymes.

Shabtaï Zvi, né en 1626 à Smyrne (aujourd’hui Izmir), s’est autoproclamé Messie en 1648. Son mouvement, le sabbataïsme, a connu un essor rapide, attirant des milliers de fidèles en Europe et au Proche-Orient. Sa conversion à l’islam en 1666 a marqué un tournant, divisant ses disciples en plusieurs groupes. Pour les ma’aminim, cette conversion était une étape vers la rédemption, et non une trahison.