Les gouvernements africains se tournent de plus en plus vers les sukuk, des emprunts conformes à la charia, pour diversifier leurs sources de financement et attirer les liquidités des investisseurs du Golfe. Selon BFM Business, ces instruments financiers, apparus en Malaisie dans les années 1980, gagnent en popularité sur le continent, où le déficit d'investissement dans les infrastructures est estimé à 150 milliards de dollars par an.

Ce qu'il faut retenir

  • 500 millions de dollars : montant de la première émission de sukuk du Bénin en début d'année 2026, un succès selon Ecofin.
  • 2 milliards d'euros : valeur de l'émission algérienne lancée en janvier 2026, selon les mêmes sources.
  • 3 milliards de dollars : total des émissions de sukuk en Afrique en 2025, dont 2,8 milliards portés par l'Égypte.
  • Les sukuk permettent d'éviter le paiement d'intérêts, interdit par la loi islamique, en rémunérant l'investisseur via les revenus d'un actif tangible.
  • Le Sénégal, pionnier sur ce marché, prépare une quatrième émission après avoir émis des sukuk adossés à l'aéroport international Léopold Sédar Senghor de Dakar.
  • L'Afrique ne représente qu'une infime partie du marché mondial des sukuk, estimé à 264,8 milliards de dollars en 2025.

Des emprunts conformes à la charia pour contourner l'interdiction des intérêts

La finance islamique séduit de plus en plus d'États africains en quête de financements alternatifs. Contrairement aux obligations classiques, où les prêteurs perçoivent des intérêts, les sukuk offrent une solution conforme aux principes de la charia. « Les titres sont adossés à des actifs tangibles et conformes à la loi islamique. Leur rémunération est liée à celle de l'actif concerné », explique Ghassen Bouslama, professeur au département Finance de Neoma, interrogé par BFM Business. Autrement dit, investir dans un sukuk revient à devenir actionnaire d'une entreprise publique et à percevoir une part des revenus générés par cette structure, sans toucher d'intérêts.

Le Sénégal et l'Égypte, leaders africains du marché

Parmi les pays africains les plus actifs, le Sénégal se distingue comme l'un des pionniers. En 2020 déjà, le pays avait émis des sukuk adossés aux actifs de l'aéroport international Léopold Sédar Senghor de Dakar, avec un rendement annuel annoncé de 6%. Selon Le Soleil, cité par BFM Business, cette opération avait permis de lever des fonds tout en respectant les principes islamiques. Le pays prépare désormais une quatrième émission. L'Égypte, de son côté, a fait son retour sur ce marché en 2025 après une pause d'un an, avec des émissions totalisant 2,8 milliards de dollars l'an passé, selon les chiffres de l'agence Fitch transmis à Reuters.

D'autres pays suivent le mouvement. Le Bénin a lancé sa première émission en début d'année 2026 pour 500 millions de dollars, tandis que l'Algérie a emprunté près de 2 milliards d'euros en janvier 2026, toujours selon Ecofin. Ces initiatives s'inscrivent dans une stratégie plus large visant à diversifier les sources de financement des États africains, souvent confrontés à des contraintes budgétaires.

Un outil adapté au financement des infrastructures, mais complexe à mettre en œuvre

Les sukuk présentent un avantage majeur pour l'Afrique : leur adossement à des actifs concrets, comme des infrastructures publiques, les rend particulièrement adaptés au financement des projets de développement. « Pour les pays concernés, cela permet aussi de diversifier leurs sources de financement et d'attirer de nouveaux investisseurs dans les pays musulmans, comme les fonds d'investissement des pays du Golfe par exemple, qui ont d'importantes liquidités », souligne Ghassen Bouslama. Pourtant, leur mise en place exige un cadre légal et technique rigoureux, ce qui peut représenter un frein pour certains États.

Malgré leur potentiel, les sukuk restent marginaux en Afrique par rapport aux obligations classiques. En 2025, les pays africains ont émis pour 13 milliards de dollars d'obligations traditionnelles, contre seulement 3 milliards en sukuk. À l'échelle mondiale, le marché des sukuk pèse 264,8 milliards de dollars, en hausse de 13% par rapport à 2024, avec un encours total dépassant les 1 000 milliards de dollars. Certains pays européens, comme le Royaume-Uni, ont également commencé à s'y intéresser.

Un contexte économique africain sous tension

L'essor des sukuk intervient dans un contexte où de nombreux pays africains voient leurs marges de manœuvre financières se réduire. Le Sénégal, par exemple, fait face à une situation économique délicate. Fin 2025, l'agence Standard & Poor's a abaissé la note de sa dette à long terme à « CCC+ », un niveau qui limite son accès aux marchés obligataires. Cette dégradation fait suite à des révélations sur la dissimulation partielle de la dette sous l'ère du président Macky Sall, portant celle-ci à 132% du PIB. Ces difficultés expliquent en partie l'intérêt croissant pour des solutions de financement alternatives comme les sukuk.

Et maintenant ?

Le recours aux sukuk pourrait s'intensifier en Afrique, notamment si les États parviennent à mettre en place les cadres juridiques et techniques nécessaires. Plusieurs pays, comme le Sénégal ou l'Algérie, ont déjà annoncé de nouvelles émissions, mais leur succès dépendra de la stabilité économique et de la confiance des investisseurs. La prochaine échéance notable sera la quatrième émission prévue par le Sénégal, dont les détails pourraient être révélés d'ici la fin de l'année 2026. Par ailleurs, l'évolution des taux d'intérêt mondiaux et la disponibilité des liquidités des pays du Golfe joueront un rôle clé dans le développement de ce marché.

Alors que l'Afrique reste un acteur secondaire sur le marché global des sukuk, son potentiel de croissance est réel. Entre diversification des financements et attractivité pour les investisseurs islamiques, ces instruments pourraient bien devenir un pilier des stratégies de développement du continent dans les années à venir.

Un sukuk est un emprunt islamique qui ne verse pas d'intérêts, interdits par la charia. À la place, l'investisseur perçoit une part des revenus générés par un actif tangible (comme une infrastructure), ce qui le rapproche d'une participation au capital plutôt que d'un prêt classique.

Les sukuk permettent de diversifier les sources de financement, d'attirer des investisseurs des pays du Golfe (qui ont d'importantes liquidités) et de contourner les contraintes budgétaires. Ils sont aussi adaptés au financement d'infrastructures, un secteur où le continent manque cruellement de capitaux.