L’engouement croissant pour l’économie spatiale ne se limite plus aux satellites ou à la défense : de plus en plus de laboratoires pharmaceutiques explorent la fabrication de médicaments en microgravité. Selon BFM Business, cette tendance s’accélère, portée par des entreprises comme Redwire ou Merck, qui voient dans l’orbite terrestre basse un moyen de produire des traitements plus efficaces et moins coûteux.

Ce qu'il faut retenir

  • Redwire, via sa filiale SpaceMD, a envoyé 54 unités PIL-BOX en orbite pour tester la cristallisation de protéines, en collaboration avec des géants comme Eli Lilly ou Bristol Myers Squibb.
  • Merck (MSD) a obtenu en 2025 l’autorisation de l’FDA et de l’EMA pour une version sous-cutanée de son anticancéreux Keytruda, développée grâce à des essais en microgravité.
  • Le Royaume-Uni a lancé en 2026 un plan de 2 milliards de livres sterling pour promouvoir les médicaments fabriqués dans l’espace, avec des investissements dans des start-up comme BioOrbit.
  • Les cristaux cultivés en apesanteur sont plus homogènes, réduisant la viscosité des médicaments et permettant des injections moins douloureuses.

La microgravité, un laboratoire à part entière pour l’industrie pharmaceutique

L’absence de gravité en orbite terrestre basse offre un environnement unique pour la fabrication de médicaments. Phil Williams, professeur de biophysique à l’université de Nottingham, explique que « dans l’espace, les scientifiques peuvent cultiver des cristaux plus uniformes et de meilleure qualité ». Ces cristaux, exempts des défauts induits par la sédimentation ou la convection terrestre, permettent de produire des molécules plus stables et plus faciles à administrer.

Cette uniformité est particulièrement cruciale pour les médicaments biologiques, comme l’insuline ou les hormones de croissance. Ces traitements, souvent visqueux, nécessitent des aiguilles épaisses et des perfusions longues. En réduisant la viscosité, les versions spatiales pourraient être injectées plus facilement, voire à domicile. « Lorsque les molécules sont plus homogènes, elles sont généralement plus faciles à administrer aux patients », souligne Phil Williams.

SpaceMD et Redwire, pionniers de la pharmacie spatiale

Parmi les acteurs les plus avancés, Redwire, spécialiste des technologies spatiales, a créé en 2025 la filiale SpaceMD pour commercialiser des produits pharmaceutiques conçus en microgravité. Sa technologie phare, le PIL-BOX, est un micro-laboratoire automatisé conçu pour cristalliser des protéines en orbite. Selon John Vellinger, PDG de SpaceMD, « la technologie la plus aboutie est le PIL-BOX ».

Depuis son lancement, SpaceMD a envoyé 54 unités PIL-BOX en orbite et testé 37 composés médicamenteux. L’entreprise collabore avec des laboratoires majeurs comme Eli Lilly ou Bristol Myers Squibb, qui ont exprimé leur intérêt pour ces nouvelles formulations. « Nous leur avons présenté ces nouvelles formes cristallines, et ils souhaitent continuer à nous proposer de nouveaux candidats-médicaments », a précisé John Vellinger à CNBC, cité par BFM Business.

Merck (MSD) et la révolution du Keytruda

L’histoire de la pharmacie spatiale ne débute pas avec Redwire. Dès 2014, le laboratoire américain Merck (connu sous le nom de MSD en dehors des États-Unis) a mené des expériences de cristallisation à bord de la Station spatiale internationale (ISS). Ces essais portaient notamment sur le Keytruda, un anticancéreux utilisé dans le traitement du mélanome et d’autres cancers.

Les résultats ont été concluants : les anticorps cultivés en microgravité formaient un mélange homogène et stable, se dissolvant facilement. Merck a réussi à reproduire ces conditions sur Terre, aboutissant à une version sous-cutanée du Keytruda. Cette nouvelle formulation, administrée en quelques minutes toutes les trois à six semaines, a obtenu les autorisations de la FDA en septembre 2025 et de l’EMA en novembre 2025. En France, une procédure d’autorisation par la Haute Autorité de santé (HAS) est en cours, indique MSD France.

Le Royaume-Uni mise sur les médicaments spatiaux pour son système de santé

Le gouvernement britannique a reconnu en début d’année 2026 que les patients pourraient bénéficier de médicaments de meilleure qualité grâce à la microgravité. Dans le cadre de son plan dédié aux sciences de la vie, doté d’un budget de 2 milliards de livres sterling, Londres mise sur des innovations pour « élargir l’éventail des options thérapeutiques et améliorer les résultats dans l’ensemble du système de santé ».

Pour concrétiser cette ambition, l’Agence spatiale britannique investit dans des projets comme celui de la start-up BioOrbit, qui étudie un système évolutif pour cristalliser des médicaments biologiques complexes. L’entreprise a récemment recruté deux anciens cadres de Redwire : Molly Mulligan (présidente) et Ken Savin (directeur scientifique), renforçant ainsi son expertise dans le domaine.

Varda et les satellites autonomes : une autre approche de la production spatiale

Varda, une start-up américaine, a choisi une voie différente avec des satellites de fabrication autonomes de 300 kg, équipés de modules de rentrée atmosphérique. En 2023, elle a mené une mission pour produire du ritonavir, une molécule utilisée dans les traitements contre le VIH. Cette approche vise à industrialiser la production orbitale en continu.

La société a récemment mené à bien le sixième vol de sa capsule, lancée à bord du Transporter-16 de SpaceX. Cette stratégie pourrait permettre de fabriquer des médicaments à grande échelle, réduisant les coûts logistiques liés au transport en congélateur, souvent nécessaire pour les traitements sensibles.

Et maintenant ?

Plusieurs échéances clés sont attendues dans les mois à venir. D’abord, l’autorisation définitive du Keytruda sous-cutané en France, une fois l’avis de la HAS rendu. Ensuite, les résultats des tests menés par SpaceMD et ses partenaires, qui pourraient accélérer la commercialisation de nouvelles formulations. Enfin, le déploiement des investissements britanniques, avec des premiers médicaments spatiaux potentiellement disponibles d’ici 2027-2028. Autant dire que le secteur reste à un stade expérimental, mais les perspectives commerciales pourraient rapidement se concrétiser.

L’industrie pharmaceutique voit dans l’espace un moyen de contourner les limites terrestres, notamment en termes de stabilité et d’efficacité des traitements. Si les défis logistiques et économiques restent nombreux, les avancées récentes laissent entrevoir une révolution thérapeutique. Les prochaines années diront si cette promesse se transforme en réalité pour les patients.

Les cristaux cultivés en apesanteur sont plus homogènes, ce qui améliore leur stabilité et réduit leur viscosité. Cela permet des injections moins douloureuses et plus faciles à administrer, notamment pour les médicaments biologiques comme l’insuline ou les anticorps.

Parmi les acteurs majeurs, on trouve Merck (MSD), qui a développé une version sous-cutanée du Keytruda, ainsi que Redwire (via sa filiale SpaceMD), en collaboration avec Eli Lilly, Bristol Myers Squibb, et Varda, qui a testé la production de ritonavir.