Le réalisateur Emmanuel Marre présente à Cannes, depuis le 20 mai 2026, son nouveau film « Notre salut », une œuvre historique en compétition pour la Palme d’or. Selon Franceinfo - Culture, ce long-métrage explore sans fard la collaboration des fonctionnaires français sous le régime de Vichy, à travers le parcours d’un ingénieur ambitieux, incarné par Swann Arlaud. Tourné dans un style naturaliste proche du documentaire, le film interroge la banalité du mal et la responsabilité individuelle face à l’histoire.
Ce qu'il faut retenir
- Le film « Notre salut », réalisé par Emmanuel Marre et en compétition au Festival de Cannes 2026, sortira en salles le 30 septembre 2026.
- Swann Arlaud incarne Henri Marre, un ingénieur devenu fonctionnaire sous Vichy, dont le parcours illustre l’adhésion progressive au régime pétainiste.
- Le récit s’appuie sur des archives familiales et montre le rôle actif de l’administration française dans l’organisation des rafles et du STO.
- Le film adopte une narration réaliste, avec des dialogues improvisés et une caméra à l’épaule, pour restituer la trivialité de la collaboration.
- Emmanuel Marre s’est inspiré de la correspondance de son arrière-grand-père, fonctionnaire à Vichy, pour écrire le scénario.
Un ingénieur en quête de reconnaissance
Après avoir co-réalisé en 2021 « Rien à foutre », sélectionné à la Semaine de la critique, Emmanuel Marre signe ici son deuxième long-métrage en solo. Son personnage principal, Henri Marre, est un quadragénaire au casier judiciaire vierge mais à l’ambition démesurée. Selon les mots du comédien Swann Arlaud, « c’est un homme assez ordinaire qui a une ambition, mais le costume est trop grand pour lui, et qui est au fond une sorte de minable ». Arrivé à Vichy en septembre 1940, Henri propose ses services au nouveau gouvernement de Pétain, convaincu que ce régime lui offrira enfin la place qu’il mérite.
Dans sa valise, il transporte un traité politique édité à compte d’auteur, « Notre salut », où il développe des théories sur la rationalisation du travail et le « management ». Son objectif affiché : « gagner en efficacité » pour relever la France de la débâcle. Pourtant, comme le souligne le réalisateur, « il se trompe à tous les coups. Il n’y a aucun moment où il s’arrête et il se dit : je n’ai pas réfléchi, j’ai été couillon ». Même face à l’évidence de ses erreurs, il persiste, illustrant ainsi l’aveuglement d’une partie de l’administration française.
Le rôle trouble du Commissariat à la lutte contre le chômage
Henri Marre est embauché au CLC (Commissariat à la lutte contre le chômage), un service du ministère du Travail chargé de gérer la main-d’œuvre, française comme étrangère. Rapidement, cette administration se retrouve impliquée dans la machine collaborationniste : fourniture de travailleurs pour le STO, recensement des Juifs et des étrangers, puis organisation des rafles. Les fonctionnaires du CLC, dont Henri, participent activement à ces processus, persuadés de remplir leur devoir. « On a fait ce qu’on a pu, avec les instructions que l’on avait », justifie le personnage, reflétant la logique bureaucratique de l’époque.
Le film montre comment, étape après étape, ces agents, animés par un zèle mal placé, deviennent les rouages d’un système criminel. Lorsqu’il évoque cette période, Emmanuel Marre précise que « ce n’est pas dans un système posé d’emblée comme diabolique que l’on voit les choses, mais dans l’escalier marche après marche, où chaque marche semble anodine, et où l’on refuse de voir à quoi elle mène ». Cette métaphore illustre la responsabilité progressive des individus face à l’Histoire.
Une narration réaliste, proche du documentaire
Pour restituer cette période, Emmanuel Marre a choisi une approche radicale : des scènes tournées en longues séquences, sans montage apparent, avec une caméra à l’épaule et des éclairages naturels. Les dialogues, écrits mais joués comme des improvisations, renforcent l’impression de réalité. Swann Arlaud, qui incarne Henri Marre, explique que « le réalisateur a écrit les scènes, posé les décors et les personnages, puis a filmé pendant vingt minutes sans découper ni changer d’axe. On nous donne des éléments de langage, mais on parle comme on parle. Donc forcément, ça nous met à un endroit de vérité et de fragilité ».
Cette méthode, inspirée du prix Nobel hongrois Imre Kertész dans « Être sans destin », permet de saisir la trivialité des actes commis. La bande originale, volontairement anachronique, accentue cette immersion dans le présent de l’histoire. Le résultat est une œuvre qui évite le pathos pour se concentrer sur la complexité morale de ses personnages, ni héros ni monstres, mais des hommes et des femmes ordinaires pris dans les rouages d’un système.
Une œuvre qui interroge l’histoire et le présent
Comme souvent au Festival de Cannes, les cinéastes qui abordent l’histoire le font avec un regard tourné vers le présent. Ici, le film de Marre pose une question centrale : comment des individus médiocres et ambitieux peuvent-ils, par opportunisme ou conviction, servir un régime criminel ? Le parallèle avec « La Zone d’intérêt » de Jonathan Glazer est éclairant : dans les deux cas, ce sont des êtres « ordinaires » qui trouvent dans l’extrémisme une opportunité de revanche sociale.
Le réalisateur s’est appuyé sur des archives familiales pour écrire le scénario. En partant des lettres de son arrière-grand-père, fonctionnaire à Vichy, il a imaginé le parcours d’Henri Marre, un homme qui échoue à se hisser à la hauteur de ses ambitions et qui, face à la défaite de 1940, voit dans le régime de Pétain une chance de redonner un sens à sa vie. « Le film raconte autant la défaite d’un pays et d’un système de valeurs que celle d’un homme », résume Marre.
Avec une durée de 2h30 et une distribution incluant Sandrine Blancke et Mathieu Perotto, « Notre salut » s’impose comme une proposition audacieuse, tant par son sujet que par sa forme. Le film, produit par Condor Distribution, pourrait bien marquer les esprits lors de sa sortie, alors que la France commémore régulièrement les périodes sombres de son histoire.
Le réalisateur s’est inspiré de la correspondance de son arrière-grand-père, fonctionnaire à Vichy, pour écrire le scénario. Bien que le personnage d’Henri Marre soit fictif, son parcours reflète celui d’une partie de l’administration française de l’époque.