Un redressement budgétaire « sérieux et inévitable » attend la France, faute de pouvoir tabler sur une croissance économique forte ou sur une inflation salvatrice. C’est la mise en garde formulée par Laure Quennouëlle-Corre, historienne spécialiste de l’économie, et Benoît Chevauchez, ancien haut fonctionnaire, dans une tribune publiée par Le Monde - Politique ce 16 mai 2026.
Ce qu'il faut retenir
- La France ne peut plus compter sur l’inflation ou une croissance soutenue pour résorber sa dette, selon Laure Quennouëlle-Corre et Benoît Chevauchez
- Un plan de redressement « sérieux » serait nécessaire, ce qui n’avait pas été le cas lors des précédentes crises
- Les deux experts soulignent que la situation actuelle diffère radicalement des crises passées
Dans leur analyse, les deux auteurs rappellent que les précédents plans de redressement en France, notamment après les chocs pétroliers ou la crise de 2008, avaient bénéficié de leviers aujourd’hui épuisés. « Autant dire que la marge de manœuvre est aujourd’hui bien plus étroite », écrivent-ils. L’inflation, qui avait permis de réduire mécaniquement le poids de la dette, est désormais maîtrisée, tandis que la croissance, atone depuis plusieurs années, ne suffit plus à financer les dépenses publiques.
Selon eux, la situation actuelle s’apparente à un « effet ciseau » : d’un côté, les recettes fiscales peinent à suivre l’évolution des dépenses, de l’autre, les taux d’intérêt, bien que bas, pèsent sur le service de la dette. « Nous sommes dans une configuration où aucun des deux moteurs traditionnels ne joue plus en notre faveur », précise Benoît Chevauchez. Laure Quennouëlle-Corre ajoute : « Les outils utilisés dans le passé, comme les plans d’austérité ou les dévaluations compétitives, ne sont plus adaptés à la réalité économique actuelle »
Cette tribune intervient alors que le gouvernement français est engagé dans un débat houleux sur la trajectoire des finances publiques. Le projet de loi de finances pour 2027, attendu à l’automne, devrait intégrer des mesures d’économies sans précédent. Les deux experts appellent à un « diagnostic lucide » et à des réformes structurelles, plutôt qu’à des ajustements conjoncturels.
Une dette publique qui reste un fardeau lourd
Avec une dette publique représentant près de 110 % du PIB en 2026, selon les dernières projections de l’Insee, la France se classe parmi les pays les plus endettés de la zone euro. Les économistes s’interrogent sur la capacité du pays à retrouver une trajectoire soutenable sans recourir à des mesures drastiques. « Le niveau d’endettement actuel n’est plus soutenable à long terme », rappelle Benoît Chevauchez, qui évoque la nécessité d’un « plan pluriannuel » plutôt que de simples ajustements annuels.
Laure Quennouëlle-Corre souligne par ailleurs que les marges de manœuvre budgétaires se réduisent à mesure que les engagements sociaux augmentent. Les dépenses liées au vieillissement de la population, à la transition écologique ou à la défense grèvent un budget déjà sous tension. « Chaque année de report aggrave la situation », insiste-t-elle.
Des précédents historiques qui inspirent… ou inquiètent
Les deux auteurs reviennent sur les crises passées pour montrer à quel point la situation actuelle est inédite. Après le choc pétrolier de 1973, la France avait misé sur une inflation élevée pour réduire sa dette. Dans les années 1990, la croissance avait permis un désendettement progressif. Mais aujourd’hui, « ni l’un ni l’autre ne sont au rendez-vous », notent-ils. Benoît Chevauchez rappelle que la Banque centrale européenne (BCE) a pour mandat de maintenir la stabilité des prix, ce qui limite fortement l’impact de la politique monétaire sur la dette.
Ils citent également l’exemple des pays du Sud de l’Europe après la crise de la zone euro. « Ces États ont dû engager des réformes douloureuses et subir des plans d’austérité drastiques », explique Laure Quennouëlle-Corre. « La France peut-elle éviter ce scénario ? » s’interrogent-ils, tout en soulignant que l’Hexagone dispose d’atouts, comme une fiscalité diversifiée et un tissu industriel encore solide.
Quoi qu’il en soit, Laure Quennouëlle-Corre et Benoît Chevauchez appellent à une réflexion de fond sur le modèle social et économique français. « Le temps des solutions temporaires est révolu », concluent-ils. Une chose est sûre : le débat sur les finances publiques ne fait que commencer.
L’inflation, autrefois utilisée pour réduire mécaniquement le poids de la dette, est désormais maîtrisée par la Banque centrale européenne dans le cadre de son mandat de stabilité des prix. Quant à la croissance, elle reste atone depuis plusieurs années, insuffisante pour financer les dépenses publiques croissantes, notamment liées au vieillissement de la population et à la transition écologique.