« Nous avons besoin de nouveaux antibiotiques », a alerté Estelle Fruchet, directrice générale France de Shionogi Europe, lors d’un entretien accordé à Euronews FR dans le cadre de l’émission The Big Question. Une déclaration qui prend tout son sens face à l’ampleur des conséquences économiques et sanitaires de la résistance aux antimicrobiens (AMR), devenue l’une des principales menaces pour la santé publique et les systèmes économiques à l’échelle mondiale.

Selon Euronews FR, cette problématique, souvent reléguée au second plan, pourrait pourtant devenir la prochaine crise économique globale. En cause : une augmentation exponentielle des décès évitables, des coûts médicaux en hausse et une productivité en berne, sans compter les risques accrus pour la qualité de vie des populations.

Ce qu’il faut retenir

  • 35 000 décès par an dans l’UE et 1,3 million dans le monde sont directement liés aux infections résistantes aux antimicrobiens, selon le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC).
  • Le coût annuel pour l’Europe s’élève déjà à 12 milliards d’euros, un chiffre appelé à exploser sans action urgente.
  • D’ici 2050, 39 millions de morts et des pertes économiques estimées à 412 milliards de dollars en dépenses de santé et 443 milliards en perte de productivité sont redoutés à l’échelle mondiale, selon une étude publiée dans The Lancet en 2024.
  • Le développement d’un nouvel antibiotique coûte environ 1 milliard d’euros, pour un taux d’échec de 95 %, ce qui explique le désengagement massif de l’industrie pharmaceutique.
  • Le Royaume-Uni a testé un « modèle Netflix » d’abonnement pour stimuler l’innovation, et ce système pourrait inspirer d’autres pays comme la France.

Une menace sanitaire aux conséquences économiques dévastatrices

La résistance aux antimicrobiens survient lorsque les bactéries mutent et deviennent insensibles aux antibiotiques, limitant ainsi l’efficacité des traitements existants. Estelle Fruchet, qui a débuté sa carrière il y a 25 ans, rappelle que « quand j’ai commencé, on prescrivait beaucoup d’antibiotiques pour une simple toux ». Or, cette utilisation excessive accélère l’émergence de souches résistantes. « Plus on les utilise, plus les bactéries peuvent devenir résistantes », souligne-t-elle.

Sans solutions alternatives, les infections liées à l’AMR entraînent une hausse des hospitalisations, une augmentation des arrêts maladie et une baisse de la productivité. « Ces coûts supplémentaires pèsent lourdement sur des systèmes de santé déjà sous tension », explique-t-elle. Les chiffres sont sans appel : 1,3 million de décès par an dans le monde, soit l’équivalent de la population de Prague, Dublin ou Helsinki, sont directement imputables à cette résistance. Pour l’Union européenne, ce sont plus de 35 000 morts chaque année.

Un coût exorbitant pour les économies, déjà palpable aujourd’hui

Les projections pour les décennies à venir sont alarmantes. D’après une étude publiée dans The Lancet en 2024, entre aujourd’hui et 2050, 39 millions de personnes pourraient mourir d’infections résistantes. Les dépenses de santé supplémentaires s’élèveraient à 412 milliards de dollars (352 milliards d’euros) par an, tandis que les pertes de productivité atteindraient 443 milliards de dollars (379 milliards d’euros). Certaines analyses, encore plus pessimistes, évoquent même des coûts de santé additionnels de 1 000 milliards de dollars et une baisse de 3,8 % du PIB mondial annuel.

En Europe, la facture est déjà lourde : 12 milliards d’euros par an, un montant qui devrait croître si aucune mesure n’est prise. « Là où les coûts explosent, la qualité de vie risque de reculer », met en garde Estelle Fruchet. Les économies les plus vulnérables, notamment dans les pays à faible revenu, seront les plus touchées, aggravant les inégalités en matière d’accès aux soins.

Un marché défaillant, pourquoi l’industrie pharmaceutique se détourne des antibiotiques

Face à cette crise, la réponse de l’industrie pharmaceutique reste insuffisante. Développer un nouvel antibiotique représente un investissement colossal : environ 1 milliard d’euros, pour un processus de 10 à 15 ans, avec un taux d’échec de 95 %. « C’est ce qu’on appelle un marché défaillant », reconnaît Estelle Fruchet. Le problème ? Les antibiotiques sont des produits à faible rentabilité : leur prix de marché reste modéré, et leur utilisation doit être limitée pour éviter d’aggraver la résistance. Résultat, le retour sur investissement n’est pas attractif pour les laboratoires.

« Il nous faut un nouveau modèle économique », insiste la dirigeante de Shionogi Europe. « Les gouvernements doivent réfléchir et proposer de nouveaux mécanismes de financement pour rendre ce domaine plus attractif pour l’industrie ». Sans incitations adaptées, la recherche et développement dans ce secteur restera insuffisante pour endiguer la menace.

Le modèle britannique, une piste pour relancer l’innovation ?

Le Royaume-Uni a récemment mis en place un système innovant pour contourner ce problème : un « modèle Netflix » d’abonnement. Concrètement, le service de santé britannique (NHS) verse aux laboratoires pharmaceutiques des frais annuels fixes en échange d’un accès illimité à certains antibiotiques essentiels, quel que soit le volume utilisé. L’objectif ? Stimuler l’innovation en garantissant un revenu stable aux entreprises.

« Ce dispositif a été testé au Royaume-Uni, il fonctionne, et je pense qu’il pourrait être mis en place dans d’autres pays comme la France », estime Estelle Fruchet. Ce modèle, basé sur la rémunération à la valeur plutôt qu’au volume, pourrait servir de référence pour d’autres États membres de l’UE, où la consommation d’antibiotiques reste élevée malgré les objectifs de réduction fixés pour 2030.

Une solution globale : réduire l’usage des antibiotiques et renforcer la collaboration internationale

Pour Estelle Fruchet, la bataille contre l’AMR ne peut être gagnée sans une approche coordonnée. « Il faut une collaboration entre médecins, décideurs, pouvoirs publics et l’ensemble de l’industrie », souligne-t-elle. Cela implique de réduire drastiquement l’usage des antibiotiques, non seulement chez l’être humain, mais aussi dans l’élevage et l’agriculture, où leur utilisation excessive contribue à l’émergence de bactéries résistantes.

Des mécanismes incitatifs, dits « push et pull », doivent être mis en place pour stimuler l’investissement dans de nouveaux médicaments. « Une coopération internationale est également nécessaire, car les bactéries sont partout », rappelle-t-elle. Les déplacements de populations et la mondialisation des échanges facilitent en effet la propagation des souches résistantes à travers les continents.

Et maintenant ?

Plusieurs pistes pourraient être explorées dans les mois à venir pour enrayer cette crise. D’abord, une généralisation du modèle d’abonnement britannique à d’autres pays de l’UE, comme le suggère Estelle Fruchet. Ensuite, un renforcement des politiques de santé publique visant à réduire la prescription inutile d’antibiotiques, aussi bien en médecine humaine que vétérinaire. Enfin, une augmentation des budgets alloués à la recherche et développement, avec des partenariats public-privé pour partager les risques financiers. Les prochaines réunions internationales sur la santé, prévues avant la fin de l’année 2026, pourraient être l’occasion d’avancer sur ces sujets.

Reste à savoir si les gouvernements et les acteurs industriels parviendront à s’accorder sur des solutions ambitieuses avant que la situation ne devienne ingérable. Une chose est sûre : sans action rapide, l’AMR pourrait devenir l’une des principales causes de mortalité et de crise économique du XXIe siècle.

La résistance aux antimicrobiens survient lorsque des bactéries mutent et deviennent insensibles aux antibiotiques, réduisant ainsi l’efficacité des traitements existants. Ce phénomène est accéléré par l’utilisation excessive ou inappropriée des antibiotiques, que ce soit en médecine humaine, vétérinaire ou dans l’agriculture. Plus ces molécules sont utilisées, plus les bactéries ont l’opportunité de développer des mécanismes de résistance, rendant certains infections plus difficiles, voire impossibles, à soigner.