Des rafles massives d’hommes se déroulent depuis le 17 juin dans l’oblast de Penza, à environ 600 km au sud-est de Moscou, selon Euronews FR. Menées par la police et les commissariats militaires, ces opérations viseraient à contraindre les hommes à signer un contrat avec le ministère russe de la Défense et à les envoyer combattre en Ukraine. Des témoignages recueillis par des médias indépendants et des organisations de défense des droits humains, ainsi que des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, semblent confirmer cette pratique.
Ce qu'il faut retenir
- Première alerte le 17 juin : les rafles auraient débuté à cette date dans la région de Penza, selon les défenseurs des droits humains.
- Méthodes d’interpellation : les hommes seraient arrêtés dans la rue, dans les transports publics ou lors de contrôles routiers, puis contraints de signer un contrat militaire.
- 40 signalements : le projet « Idite lesom » affirme avoir enregistré environ 40 cas de signatures forcées depuis le début des opérations.
- Réaction officielle : le commissaire militaire de la région, Andreï Sourkov, reconnaît des opérations de vérification, mais nie tout enrôlement forcé, qualifiant certaines vidéos de « mises en scène ».
- Silence des médias locaux : les médias régionaux ignorent largement le sujet, tandis que les habitants dénoncent un manque de couverture journalistique.
Des témoignages accablants sur des méthodes brutales
Les récits de proches et de témoins, recueillis notamment par les médias indépendants Mediazona et Sever.Realii, dépeignent une situation alarmante. L’épouse d’un homme arrêté a déclaré à Mediazona que son mari, déjà déployé à Marioupol, avait été frappé et forcé de signer un nouveau contrat sous la contrainte. « On lui a fait un nouveau passeport, l’ancien a été annulé… Ils l’ont frappé, roué de coups, et l’ont forcé à signer », a-t-elle témoigné. Une autre interlocutrice du média Sever.Realii a raconté que son fils, dont les documents militaires auraient été établis en une heure, a réussi à appeler sa famille en murmurant : « On m’emmène en Ukraine ».
Sur les réseaux sociaux, plusieurs messages partagés par le projet Idite lesom décrivent une atmosphère de panique généralisée. « Dans notre ville, les rafles de réservistes ont commencé, ils emmènent tout le monde sans distinction, les envoient dans une autre ville et les obligent à signer un contrat. C’est très inquiétant, je dirais même effrayant », peut-on lire dans l’un de ces témoignages. Les habitants évoquent des stratégies pour éviter les contrôles, comme rester cloîtrés chez soi ou quitter la région de nuit.
Des opérations planifiées ou une escalade improvisée ?
Le commissaire militaire de la région de Penza, Andreï Sourkov, a confirmé lors d’un point de presse le 19 juin que des opérations conjointes avec la police étaient menées « une fois par mois, dans les délais prévus ». Selon lui, ces actions ciblent principalement « les citoyens qui se soustraient à la conscription ou à l’inscription au registre militaire » ainsi que « ceux qui ont quitté leur unité sans autorisation ». Il a également qualifié de « mise en scène » une vidéo montrant des femmes tentant d’empêcher un minibus de quitter un commissariat militaire, suggérant qu’elle aurait été « financée par les forces armées ukrainiennes ».
Pourtant, les défenseurs des droits humains rejettent cette explication. « Je n’ai pas d’explication sur le fait que tout ait éclaté précisément à Penza. Il est fort probable que cela se produise dans beaucoup d’autres endroits », a déclaré Ivan Chouvilaïev, représentant du projet Idite lesom, à Meduza. « Simplement, cela ne devient pas public partout, alors qu’à Penza, c’est sorti au grand jour. » Plusieurs analystes estiment que ces rafles pourraient s’inscrire dans une stratégie plus large de mobilisation, alors que l’armée russe subit de lourdes pertes en Ukraine et que ses offensives sont au point mort.
Un climat de répression et de désinformation
La direction régionale du ministère de l’Intérieur de Penza a réagi en accusant les médias et les réseaux sociaux d’« agiter la situation » et de propager des « informations mensongères ». Dans un communiqué, elle affirme que les signalements de rafles massives « ne correspondent pas à la réalité » et menace de poursuites ceux qui diffuseraient de fausses informations, au nom de la lutte contre la criminalité et l’impunité. « Ceux qui diffusent des informations mensongères seront tenus pour responsables conformément à la législation de la Fédération de Russie », peut-on y lire.
Cette posture contraste avec l’émergence rapide de canaux d’information alternatifs. Un compte Telegram intitulé « Новости происходящего||Сердобск/Пенза » a vu le jour ces derniers jours, compilant des photos et vidéos des rafles et comptabilisant plus de 2 000 abonnés en quelques jours. Un chat dédié permet aux habitants d’échanger des avertissements en temps réel. Parallèlement, les médias locaux restent silencieux sur le sujet, ce qui a suscité l’indignation des internautes. Dans les commentaires des publications régionales, certains utilisateurs dénoncent une « busification » des réservistes et s’étonnent du manque de couverture journalistique.
Ces événements surviennent alors que la Russie fait face à un déficit croissant de main-d’œuvre militaire sur le front ukrainien. Les pertes humaines, estimées à plusieurs centaines de milliers par les observateurs occidentaux, et l’échec relatif de la contre-offensive de 2024 obligent Moscou à recourir à des méthodes de plus en plus coercitives pour maintenir ses effectifs.
Selon Ivan Chouvilaïev, représentant du projet « Idite lesom », il n’existe pas d’explication claire à cette concentration géographique. Il estime cependant que ces opérations pourraient se multiplier dans d’autres régions, mais que Penza a été rendue publique en raison de la visibilité des témoignages et des vidéos partagées sur les réseaux sociaux.
Les hommes contraints de signer un contrat militaire risquent d’être envoyés en Ukraine sans possibilité de recours, selon les défenseurs des droits humains. En Russie, la législation permet théoriquement des recours, mais dans un contexte de répression accrue, ces démarches sont rarement couronnées de succès. Les familles qui dénoncent ces pratiques s’exposent également à des représailles.