Depuis plusieurs années, le smartphone s’est imposé comme un objet incontournable dans la vie quotidienne, y compris sur le lieu de travail. Pourtant, son usage personnel au bureau commence à poser des problèmes majeurs aux employeurs, entre baisse de productivité, risques pour la sécurité et brouillage des frontières entre vie professionnelle et privée. Selon BFM Business, qui a recueilli plusieurs témoignages et données récentes, 70 % des dirigeants observent des conséquences négatives sur la performance de leurs salariés, tandis que certains cadres estiment que cette omniprésence pourrait même présenter des avantages.
Ce qu'il faut retenir
- 70 % des dirigeants constatent un impact négatif de l’usage du smartphone personnel sur la performance des salariés, selon un sondage mené en juin 2025 par l’Observatoire Santé Pro BTP et l’Ifop.
- Plus de 9 dirigeants sur 10 s’inquiètent de l’usage personnel du téléphone en entreprise, avec des répercussions sur la qualité du travail (63 %) et les capacités cognitives (61 %).
- 57 % des adultes présenteraient un usage compulsif de leur smartphone, dont 38 % proche de l’addiction, selon Santé Pro BTP.
- Un employeur a licencié un salarié pour avoir utilisé son téléphone personnel au travail, notamment pour envoyer des messages à sa femme enceinte, déclenchant une polémique sur le droit à l’usage du smartphone en entreprise.
- L’employeur peut restreindre l’usage du smartphone pour des raisons de sécurité ou de confidentialité, mais une interdiction totale reste complexe à mettre en œuvre, notamment dans des secteurs en tension comme le médico-social.
Un phénomène généralisé qui interroge les dirigeants
Dans les couloirs des Ehpad ou des bureaux, la scène est devenue banale : des employés scrollent sur leur téléphone entre deux tâches, répondent à des messages personnels ou consultent leurs notifications. Pour Nicolas, directeur d’un Ehpad dans le sud de la France, ce constat relève du « fléau ». « Franchement, le téléphone, c’est un enfer », confie-t-il à BFM Business. « Dans les couloirs, je vois très souvent les employés avec leur téléphone, ils checkent leurs messages ou répondent rapidement. »
Face à cette situation, il a envisagé d’interdire les téléphones personnels ou de récompenser ceux qui les laisseraient au vestiaire. Mais ces mesures se sont révélées difficiles à appliquer, d’autant que son secteur, le médico-social, peine déjà à recruter. Pourtant, l’enjeu est de taille : selon une enquête réalisée en juin 2025 par l’Observatoire Santé Pro BTP et l’Ifop, 9 dirigeants sur 10 se déclarent préoccupés par l’usage personnel du smartphone en entreprise.
Des chiffres alarmants sur l’addiction et ses conséquences
Les chiffres révèlent une réalité préoccupante. Toujours selon le même sondage, 70 % des dirigeants observent des répercussions négatives sur la performance de leurs équipes. Plus précisément, 63 % constatent une baisse de la qualité du travail, tandis que 61 % notent une altération des capacités cognitives. Ces chiffres s’expliquent en partie par la dépendance croissante des salariés à leur appareil. Une étude de Santé Pro BTP estime que 57 % des adultes présentent un usage compulsif de leur smartphone, dont 38 % seraient proches de l’addiction. « Une dépendance qui ne peut rester sans effet dans la sphère professionnelle », souligne Hervé Naerhuysen, président de Santé Pro BTP, qui met en garde contre les risques pour la sécurité, la qualité des relations humaines et celle du travail.
Pour Caroline Diard, professeure de management et spécialiste des enjeux liés au numérique en entreprise, le smartphone incarne une « imbrication » entre vie privée et vie professionnelle. « C’est devenu un objet doudou qui transporte notre vie, explique-t-elle. Quand on n’a plus de batterie, c’est la panique. » Dans de nombreux secteurs, notamment les emplois de bureau, les entreprises fournissent de moins en moins de téléphones professionnels à leurs salariés. Résultat : le smartphone personnel devient à la fois un outil de travail et un objet personnel, brouillant les frontières entre les deux sphères.
Licenciement pour usage du smartphone : le cas d’un salarié en détresse
Le licenciement de Lorenzo Piesset, 23 ans, illustre les tensions que peut générer cette situation. Employé dans une société de matériel de BTP, Renard, il a été licencié à son retour d’un arrêt pour accident du travail. Son tort ? Avoir utilisé son téléphone personnel sur le lieu de travail pour envoyer des messages à sa femme, enceinte de sept mois et commençant à ressentir des contractions. « Ma femme est enceinte de sept mois, il me semblait légitime de lui envoyer des messages pour prendre de ses nouvelles fréquentes », a-t-il expliqué à BFM Business. « J’étais sous le choc et perdu quand mon patron m’a annoncé mon licenciement. Mes collègues étaient aussi choqués. » Aujourd’hui, il se dit angoissé à l’idée de ne plus avoir de revenus à quelques semaines de la naissance de sa fille et envisage de contester cette décision devant les prud’hommes. Contactée par BFM Business, l’entreprise Renard n’a pas répondu à nos sollicitations.
D’autres témoignages, comme celui d’une internaute sur TikTok évoquant une patronne de boulangerie confisquant quotidiennement les téléphones de ses employés, montrent que les restrictions, voire les interdictions, existent bel et bien. Certaines entreprises, comme un cabinet d’expert-comptable cité par Caroline Diard, vont jusqu’à inscrire une clause d’interdiction totale du smartphone dans les contrats de travail. « À mon avis, ça n’est pas justifié », estime la chercheuse.
Un objet aux usages ambivalents : entre outil professionnel et distraction
Le smartphone cristallise une difficulté majeure pour les employeurs : comment concilier flexibilité, réactivité et respect des temps de travail ? Pour Caroline Diard, cette hybridation entre vie privée et vie professionnelle présente aussi des avantages. « Ça arrange à la fois les employés et les employeurs », analyse-t-elle. « Les salariés aiment aller à un rendez-vous médical le midi, et les employeurs profitent de cette flexibilité pour que les tâches soient effectuées le dimanche si nécessaire. » Beaucoup de salariés disposent en effet de leur boîte mail professionnelle sur leur téléphone personnel, ce qui permet une réactivité accrue sans que l’employeur ait à intervenir officiellement.
Cependant, cette porosité entre les sphères peut aussi poser problème. Caroline Diard propose deux pistes pour gérer les excès : soit aborder directement la question avec le salarié en question, soit évaluer son travail à travers des objectifs concrets. « Soit crever l’abcès et dire à la personne qu’elle a un usage un peu excessif, soit utiliser le management par objectif en constatant que le rapport demandé n’a pas été écrit dans les temps et interroger les causes », suggère-t-elle. Dans l’Ehpad dirigé par Nicolas, l’approche est plus informelle : il rappelle discrètement à ses équipes l’importance de ne pas utiliser leur téléphone devant les résidents, sans pour autant les sanctionner systématiquement.
Les limites de l’interdiction : entre droit et réalités professionnelles
Sur le plan juridique, l’employeur n’a pas le droit d’interdire totalement le smartphone personnel en entreprise, sauf exceptions prévues par l’article 1121-1 du Code du travail. Ces exceptions concernent les situations où l’usage du téléphone pourrait compromettre la sécurité, comme la conduite d’engins, la manipulation de produits chimiques ou la proximité avec des machines dangereuses. L’employeur peut également restreindre l’usage du smartphone dans les interactions avec la clientèle, notamment si l’image de l’entreprise est en jeu. « L’employeur peut aussi restreindre l’usage du téléphone en cas de contact clientèle si l’image de l’entreprise est en jeu », précise Caroline Diard.
Pourtant, appliquer ces restrictions se heurte souvent à des réalités concrètes. Dans le médico-social, où les tensions de recrutement sont fortes, une interdiction stricte pourrait décourager les candidats. Nicolas, le directeur d’Ehpad, en est conscient : « On doit être dans la bienveillance, dans la bientraitance. Les résidents sont des personnes à part entière, et être sur son téléphone, c’est faire comme si elles n’étaient pas là. » Sa ligne rouge ? Éviter que les employés ne prennent des photos ou des vidéos des résidents, un phénomène déjà observé dans d’autres établissements et qui a donné lieu à des scandales sur les réseaux sociaux. « Depuis qu’on a vu passer des exemples dans d’autres établissements, c’est ma plus grande crainte. Mais on n’a jamais eu le cas, à ma connaissance. »
Alors que le télétravail et les horaires flexibles continuent de brouiller les frontières entre vie professionnelle et privée, la question du smartphone en entreprise devrait rester au cœur des débats managériaux. Entre addiction, performance et droits des salariés, le sujet ne manquera pas de nourrir les réflexions dans les mois à venir.
Non, sauf exceptions prévues par l’article 1121-1 du Code du travail. Ces exceptions concernent les situations à risque pour la sécurité ou la confidentialité, comme la manipulation de produits chimiques ou la proximité avec des machines dangereuses. Pour les autres cas, une interdiction totale serait difficile à justifier juridiquement.
Les secteurs où les tensions de recrutement sont fortes, comme le médico-social, ou ceux où la réactivité est cruciale, comme les services clients ou les métiers du BTP, sont particulièrement concernés. Dans ces milieux, l’usage du smartphone personnel est souvent toléré, voire encouragé, malgré les risques qu’il comporte.