Starbucks va fermer l’ensemble de ses 2 000 enseignes en Corée du Sud pendant trois heures lundi 23 juin, afin d’offrir à ses quelque 15 000 employés une formation sur l’histoire du pays, notamment sur la répression de l’insurrection de Gwangju en 1980. Cette décision, annoncée par Shinsegae Group – l’opérateur local de la marque sous licence – intervient après une polémique majeure liée à une campagne publicitaire jugée inappropriée, rapporte BFM Business.
Ce qu'il faut retenir
- Fermeture exceptionnelle : Tous les Starbucks de Corée du Sud fermeront simultanément lundi 23 juin de 11h à 14h pour une formation historique.
- Scandale du « Tank Day » : La marque avait utilisé le terme controversé pour promouvoir des gobelets réutilisables le 18 mai, jour commémorant le soulèvement de Gwangju.
- 1,4 million de dollars de pertes estimées : Les fermetures représenteront un manque à gagner pour Starbucks, dont la Corée du Sud est le troisième marché mondial.
- Enquête et limogeage : Le directeur général de Shinsegae a été renvoyé, et une plainte a été déposée contre le président du groupe, Chung Yong-jin, pour diffamation et violation d’une loi sur la désinformation.
- Formation obligatoire : Les salariés visionneront des vidéos sur l’histoire sud-coréenne, avec un accent sur la sensibilité sociale et la mémoire historique.
Un choix de promotion qui a déclenché l’indignation nationale
Le scandale a éclaté le mois dernier lorsque Starbucks a présenté le 18 mai, jour férié commémorant le 46ᵉ anniversaire du soulèvement de Gwangju, comme le « Tank Day ». Ce terme, choisi pour promouvoir des gobelets écoresponsables, a immédiatement suscité un tollé en Corée du Sud. Les véhicules militaires, dits « chars », évoqués dans cette appellation, rappellent en effet la répression sanglante de manifestations prodémocratie par l’armée en 1980, au cours de laquelle 165 civils ont trouvé la mort, selon le bilan officiel – un chiffre souvent considéré comme sous-estimé.
Le groupe Shinsegae, qui gère les enseignes sous licence, a reconnu que la campagne avait été conçue après consultation d’une intelligence artificielle, sans que les responsables ne perçoivent immédiatement son caractère problématique. Certains cadres avaient même approuvé la promotion « sans ouvrir la pièce jointe », selon les aveux de l’entreprise. La polémique a pris une telle ampleur que des appels au boycott de Starbucks se sont multipliés, entraînant « un fort repli des ventes » en Corée du Sud, troisième marché du groupe après les États-Unis et la Chine.
Une formation imposée pour apaiser les tensions
Pour tenter de rétablir son image, Starbucks a décidé d’organiser une formation accélérée de trois heures pour ses employés, intitulée « conscience historique et sensibilité sociale ». Les salariés visionneront des documents audiovisuels retraçant les grandes étapes de l’histoire sud-coréenne, avec une attention particulière portée sur les événements de mai 1980 à Gwangju. Cette session, obligatoire pour l’ensemble des 15 000 employés, vise à sensibiliser le personnel aux enjeux mémoriels et sociaux du pays.
Shinsegae a précisé que le président du groupe, Chung Yong-jin, suivrait également cette formation aux côtés des dirigeants de chaque filiale, lors d’une session prévue le 24 juin. Une manière pour l’entreprise de montrer l’exemple et de s’engager publiquement dans ce processus de réparation. Pour autant, cette initiative ne suffira probablement pas à éteindre toutes les critiques, d’autant que le groupe a déjà subi des pertes financières significatives en raison du scandale.
Enquête judiciaire et conséquences politiques
Le tollé a dépassé le cadre économique pour s’étendre au domaine judiciaire. Un groupe civique sud-coréen a déposé plainte contre Chung Yong-jin et plusieurs cadres de Shinsegae, les accusant notamment d’avoir violé une loi de 2016 interdisant la diffusion de fausses informations sur la répression de 1980. Les plaignants évoquent également des chefs de diffamation et d’insultes, dans un contexte où la mémoire historique reste un sujet extrêmement sensible en Corée du Sud.
Les autorités judiciaires se sont emparées du dossier : la police de Séoul a interrogé, jeudi 19 juin, Yang Jong-hwan, chef de l’équipe d’audit du groupe Shinsegae, en tant que témoin. L’entreprise a indiqué espérer que les faits seraient « clarifiés rapidement et en toute transparence », tout en s’engageant à coopérer pleinement avec les enquêteurs. Aucune information supplémentaire n’a été communiquée sur l’avancée de l’enquête, qui pourrait déboucher sur des sanctions pénales ou des amendes.
Un manque à gagner estimé à 1,4 million de dollars
La décision de fermer temporairement tous les Starbucks de Corée du Sud n’est pas anodine. Selon les données de la société d’analyse IGAWorks, reprise par BFM Business, ce choix représenterait un manque à gagner d’environ 1,4 million de dollars pour l’enseigne. Un coût élevé, mais que Shinsegae semble prêt à assumer pour tenter de limiter l’impact du scandale sur sa réputation et ses relations avec les consommateurs locaux.
Côté, Starbucks, on mise sur une stratégie de communication de crise pour éviter que l’affaire ne s’envenime davantage. La formation imposée aux employés, bien que coûteuse, pourrait être perçue comme une tentative sincère de réparation. Reste à savoir si cette démarche suffira à convaincre les Coréens, dont une partie importante reste profondément marquée par les événements de Gwangju.
Ce scandale illustre une fois de plus les défis auxquels sont confrontées les entreprises internationales lorsqu’elles opèrent dans des contextes culturels et historiques complexes. Pour Starbucks, l’enjeu est double : préserver son image de marque responsable tout en évitant que des erreurs de communication ne se transforment en crises durables.
Le terme « Tank Day » a provoqué une vive indignation car il fait directement référence aux véhicules blindés utilisés par l’armée sud-coréenne pour réprimer le soulèvement prodémocratie de Gwangju en mai 1980. Cette répression, qui a fait 165 morts selon le bilan officiel, reste un sujet extrêmement sensible en Corée du Sud. L’utilisation de ce terme dans une campagne marketing a été perçue comme une minimisation ou une banalisation de ces événements tragiques, d’où la colère de l’opinion publique et des associations mémorielles.
Starbucks, via son opérateur local Shinsegae, risque plusieurs types de sanctions. D’abord, des poursuites judiciaires : une plainte a été déposée contre le président du groupe, Chung Yong-jin, pour diffamation, insultes et violation d’une loi de 2016 interdisant la diffusion de fausses informations sur la répression de 1980. Une condamnation pourrait entraîner des amendes ou des peines de prison. Ensuite, des sanctions économiques : le boycott a déjà provoqué un « fort repli des ventes », et la fermeture temporaire de 2 000 enseignes coûtera 1,4 million de dollars à l’entreprise. Enfin, une perte de confiance durable des consommateurs sud-coréens, difficile à quantifier mais potentiellement dommageable pour une marque aussi implantée.