Selon Courrier International, des chercheurs internationaux ont récemment publié dans Nature Communications une étude pionnière reposant sur l’analyse de milliers de crottes fossilisées de spermophiles arctiques. Ces coprolithes, préservés dans le permafrost du Yukon, un territoire canadien du Grand Nord, offrent un témoignage unique sur les écosystèmes passés de la région. Une découverte d’autant plus remarquable que ces vestiges ont été négligés pendant des décennies, au profit de fossiles plus spectaculaires comme ceux de mammouths ou de tigres à dents de sabre.

Ce qu'il faut retenir

  • Des milliers de coprolithes (excréments fossilisés) de spermophiles arctiques ont été découverts dans les galeries du permafrost du Yukon.
  • Ces fossiles, ignorés pendant la ruée vers l’or du Klondike au tournant du XXe siècle, révèlent aujourd’hui un écosystème riche et varié.
  • Une étude publiée dans Nature Communications par une équipe internationale de chercheurs s’appuie sur ces crottes pour reconstituer les environnements passés.
  • Les spermophiles arctiques (Urocitellus parryii), des rongeurs de 40 cm de long, vivaient dans des habitats aujourd’hui disparus.
  • Les analyses génétiques et paléontologiques permettent d’identifier les espèces végétales et animales consommées il y a des milliers d’années.

Comme le rapporte Courrier International, l’histoire commence au début du XXe siècle, lorsque les chercheurs d’or affluant vers le Klondike ont exhumé bien plus que de l’or : des fossiles, des galeries souterraines et, surtout, d’innombrables amas de crottes fossilisées. « Pendant la ruée vers l’or du Klondike, au tournant du XXe siècle, les orpailleurs se sont rendu compte qu’il n’y avait pas seulement de l’or dans les collines du Yukon, un territoire canadien. Il y avait aussi des fossiles – beaucoup, beaucoup de fossiles », constate The New York Times. Parmi ces découvertes, les galeries creusées par les ancêtres des spermophiles arctiques, des rongeurs de petite taille mais aux terriers monumentaux, ont particulièrement attiré l’attention.

Pourtant, ces coprolithes – terme scientifique désignant les excréments fossilisés – n’ont pas suscité l’engouement escompté. « Les crottes de spermophiles arctiques paraissaient bien moins intéressantes que les restes de mammouths ou de tigres à dents de sabre », souligne l’article. Abandonnés sur place, ces vestiges ont traversé les décennies avant de tomber entre les mains d’une équipe internationale de scientifiques. Leur analyse, publiée dans Nature Communications, ouvre une fenêtre inédite sur les écosystèmes du Pléistocène dans cette région polaire.

Des rongeurs témoins d’un écosystème aujourd’hui disparu

Les spermophiles arctiques (Urocitellus parryii), encore présents aujourd’hui en Sibérie et dans le nord de l’Amérique, étaient déjà bien implantés au Yukon il y a des milliers d’années. Avec une taille d’environ 40 centimètres, ces petits rongeurs ont laissé derrière eux des milliers de crottes fossilisées, préservées par les températures glaciales du permafrost. Leur analyse a révélé un régime alimentaire varié, composé de graines, de feuilles, d’insectes et même de petits vertébrés. « Les crottes de spermophiles arctiques permettent d’établir un état des lieux précis des écosystèmes du passé », explique Jeremy Austin, spécialiste de l’évolution à l’université d’Adélaïde, en Australie, interrogé par Science.

Cette découverte va bien au-delà de la simple identification des aliments consommés. Les chercheurs ont pu reconstituer une partie de la flore et de la faune qui peuplaient le Yukon il y a des millénaires. Les isotopes et les traces d’ADN présents dans les coprolithes ont permis d’identifier des espèces aujourd’hui éteintes ou ayant migré vers d’autres latitudes. « On peut ainsi tracer l’évolution des paysages végétaux et la présence d’animaux aujourd’hui disparus », précise Austin. Ces données offrent une perspective unique sur les changements climatiques et les bouleversements écologiques qui ont marqué la région depuis la fin de la dernière période glaciaire.

Une méthodologie innovante pour décrypter le passé

L’étude repose sur des techniques avancées de paléontologie et de génétique environnementale. Les chercheurs ont d’abord identifié les coprolithes dans les galeries abandonnées des spermophiles, puis les ont datés au carbone 14 pour situer leur période d’enfouissement. Ensuite, l’analyse des résidus organiques a permis de reconstituer le menu de ces rongeurs. « C’est une approche révolutionnaire », souligne Austin. « Jusqu’à présent, les reconstitutions écologiques reposaient surtout sur des ossements ou des pollens. Les coprolithes apportent une preuve directe de ce que ces animaux mangeaient réellement ».

Cette méthode présente un avantage majeur : elle donne accès à des informations qui n’auraient pas pu être obtenues par d’autres moyens. « Les ossements ne nous disent pas ce qu’un animal a mangé la veille de sa mort. Les coprolithes, eux, le permettent », explique le chercheur. Les résultats obtenus confirment également que les spermophiles arctiques jouaient un rôle écologique clé dans leur écosystème, en dispersant des graines et en contribuant à la fertilité des sols.

Et maintenant ?

Les prochaines étapes de cette recherche pourraient inclure une extension des fouilles à d’autres sites du Yukon, ainsi qu’une comparaison avec des coprolithes découverts en Sibérie. Les scientifiques espèrent également affiner les datations pour mieux comprendre les périodes de transition climatique. Si ces travaux confirment l’importance des spermophiles arctiques dans les écosystèmes anciens, ils pourraient aussi éclairer les dynamiques actuelles du réchauffement climatique dans le Grand Nord.

Pour les spécialistes, cette étude marque un pas de géant dans la compréhension des environnements disparus. « Les coprolithes sont des archives sous-estimées », conclut Austin. « Ils nous offrent une fenêtre directe sur le passé, bien plus précise que ce que pouvaient imaginer les premiers chercheurs du Klondike ». Avec cette publication, le Yukon, déjà célèbre pour ses pépites d’or, entre désormais dans l’histoire comme un territoire où se jouent les clés du passé écologique.

Ces coprolithes agissent comme des capsules temporelles. Leur analyse permet de reconstituer avec précision le régime alimentaire de ces rongeurs et, par extension, la composition des écosystèmes passés. Contrairement aux ossements ou aux pollens, elles fournissent des preuves directes de ce que les animaux consommaient, offrant ainsi une vision inédite des environnements anciens.