L’une des dernières locutrices naturelles du nüshu, cette écriture féminine chinoise transmise exclusivement entre femmes pendant plus d’un millénaire, s’est éteinte le 23 octobre 2025 à l’âge de 86 ans. He Yan-xin, originaire du district de Jiangyong dans la province du Hunan, laisse derrière elle un héritage linguistique et culturel d’une rareté exceptionnelle à l’échelle mondiale. Son décès a été rapporté par Courrier International, qui reprend les informations de l’Asahi Shimbun, l’un des quotidiens japonais les plus influents.
Ce qu'il faut retenir
- He Yan-xin, dernière héritière naturelle du nüshu, est décédée le 23 octobre 2025 à 86 ans.
- Cette écriture féminine, composée d’environ 450 signes phonétiques, était utilisée pour exprimer la souffrance et l’amitié entre femmes sous un régime patriarcal.
- Le nüshu s’est transmis pendant plus de mille ans dans la province du Hunan, avant de tomber en désuétude au XXe siècle.
- Selon les archives, He Yan-xin s’est rendue à deux reprises au Japon, où elle a partagé son histoire et son savoir.
Le nüshu – littéralement « écriture des femmes » en chinois – était un système d’écriture clandestin apparu dans la région de Jiangyong, une zone rurale du sud de la Chine où les femmes vivaient sous un régime patriarcal strict. Selon les chercheurs, cette langue, composée d’environ 450 signes dérivés de sinogrammes, leur permettait d’exprimer leurs peines et leurs souffrances dans un contexte où l’accès à l’éducation leur était systématiquement refusé. « En mettant par écrit nos peines et nos souffrances, nous cherchions à les soulager, ne serait-ce qu’un peu », avait-elle expliqué avec pudeur lors d’un entretien en 2011, comme le rapporte Courrier International.
L’origine exacte du nüshu reste aujourd’hui encore sujette à débat parmi les historiens. Les spécialistes s’accordent toutefois à dire qu’il s’est développé entre les XIIIe et XXe siècles, période durant laquelle les femmes chinoises étaient soumises à la « triple soumission » : obéir d’abord à leurs parents, puis à leur mari après le mariage, et enfin à leurs beaux-parents et fils une fois mariées. Dans ce contexte, le nüshu est devenu bien plus qu’un simple outil de communication : il a servi de thérapie collective, de lien entre générations et de résistance discrète face à l’oppression. Les femmes écrivaient des poèmes, des lettres ou des messages brodés sur des éventails, des mouchoirs ou des paravents, échangeant des mots qu’aucun homme ne pouvait comprendre.
He Yan-xin avait été initiée au nüshu par sa grand-mère, selon une tradition orale qui se transmettait de mère en fille. Pendant des décennies, elle a été l’une des dernières gardiennes de cette langue, dont l’usage a presque entièrement disparu au cours du XXe siècle avec l’émancipation progressive des femmes chinoises et la généralisation de l’éducation. Pourtant, son histoire a connu un tournant médiatique en 2011, lorsque le documentaire Hidden Letters a mis en lumière son parcours et celui de Xin Hu, une ancienne guide touristique du Nüshu Museum de Jiangyong. Cette dernière avait fui un mariage violent avant de se lier d’amitié avec He Yan-xin, devenant ainsi l’une des dernières personnes à maîtriser partiellement ce langage secret.
Une langue en voie de disparition, mais dont l’héritage persiste
Le nüshu a été officiellement reconnu par les autorités chinoises dans les années 1980, lorsque des linguistes ont commencé à en documenter les derniers témoignages. Pourtant, malgré ces efforts, le nombre de locutrices n’a cessé de diminuer. He Yan-xin, bien qu’elle ait tenté de transmettre son savoir, n’a pas eu de successeur désigné. Son décès marque donc un tournant supplémentaire dans la disparition de cette langue unique. « À l’échelle de la planète, les écritures réservées à un seul sexe sont extrêmement rares, et le nüshu en est l’un des exemples les plus emblématiques », souligne un chercheur cité par Courrier International.
Parmi les faits marquants de la vie de He Yan-xin figure son voyage au Japon, où elle s’est rendue à deux reprises. Ces déplacements ont permis de sensibiliser le public international à l’existence de cette langue et à son importance historique. L’Asahi Shimbun, quotidien japonais fondé en 1879 et connu pour son engagement en faveur du pacifisme, a joué un rôle clé dans la diffusion de son histoire. Le journal a notamment publié des articles et des reportages sur le nüshu, contribuant à sa notoriété en dehors des frontières chinoises.
Un symbole de résistance féminine face à l’oppression
Le nüshu n’était pas seulement un outil de communication : il incarnait une forme de résistance. Dans une société où les femmes étaient privées de droits fondamentaux, écrire devenait un acte subversif. Les textes en nüshu évoquaient souvent des thèmes comme la douleur des mariages forcés, la solitude des jeunes épouses éloignées de leur famille ou encore l’espoir d’une amitié sincère. Ces messages, échangés en secret, permettaient aux femmes de trouver un soutien mutuel et de préserver une part de leur identité dans un monde qui cherchait à les effacer.
Selon les archives locales, le nüshu était aussi utilisé lors de rites funéraires. Les femmes décédées étaient parfois enterrées avec des objets portant des inscriptions en nüshu, une pratique qui témoignait de la place centrale de cette langue dans leur vie spirituelle. « Ces textes n’étaient pas de simples messages : ils étaient une forme de thérapie, une façon de donner un sens à une existence souvent marquée par la souffrance », explique une historienne spécialiste de la Chine traditionnelle.
En Chine, l’intérêt pour le nüshu connaît un regain ces dernières années, porté par des mouvements féministes et des initiatives éducatives. Des ateliers sont organisés pour apprendre les bases de cette écriture, tandis que des chercheurs tentent de reconstituer son histoire à partir des rares documents encore existants. Pourtant, sans locuteurs natifs, le risque de voir le nüshu tomber dans l’oubli reste bien réel. Pour l’instant, son héritage survit à travers les récits de celles qui l’ont pratiqué et les musées qui en préservent la mémoire.
Le décès de He Yan-xin rappelle une fois de plus la fragilité des langues minoritaires, surtout lorsqu’elles sont liées à des communautés opprimées. Son histoire, comme celle de nombreuses autres femmes chinoises, illustre à la fois la violence des structures patriarcales et la créativité dont elles ont su faire preuve pour y résister. Reste à savoir si le nüshu pourra survivre à ceux qui l’ont porté.
Le nüshu est une écriture féminine chinoise apparue dans la province du Hunan il y a plus de mille ans. Composée d’environ 450 signes phonétiques dérivés de sinogrammes, elle était utilisée exclusivement par les femmes pour communiquer entre elles dans un contexte patriarcal où elles étaient privées d’éducation. Cette langue servait à exprimer leurs souffrances, leurs espoirs et leur amitié, notamment à travers des poèmes et des lettres brodées sur des tissus.
He Yan-xin était l’une des dernières locutrices naturelles du nüshu, une langue en voie de disparition. Initiée par sa grand-mère, elle a consacré une partie de sa vie à préserver cette écriture et à partager son histoire, notamment à travers des voyages au Japon et des entretiens avec des médias internationaux comme l’Asahi Shimbun.