Une cérémonie religieuse en pleine forêt de Volhynie, en Ukraine, a marqué ces dernières semaines le début d’une opération d’exhumation menée par des archéologues polonais. Depuis juillet, une cinquantaine de corps ont été mis au jour sur ce site historique, où près de 700 croix commémorent déjà les victimes des violences perpétrées il y a quatre-vingt-trois ans. Une démarche qui, selon Le Figaro, ébranle des décennies de silence ukrainien sur le rôle joué par les milices nationalistes locales pendant la Seconde Guerre mondiale.
Ce qu'il faut retenir
- Des fouilles archéologiques, autorisées par les autorités ukrainiennes en 2026, ont permis l’exhumation de 49 corps depuis juillet, portant à 50 le nombre de victimes identifiées sur ce site.
- Près de 700 croix, ornées de rubans aux couleurs polonaises, marquent déjà ce lieu, symbole des massacres de Polonais en 1943.
- Une délégation polonaise, conduite par le président de l’Institut de la mémoire nationale (IPN), Karol Polejowski, a participé à une cérémonie religieuse en hommage aux victimes.
- Ces exhumations relancent un débat sensible en Ukraine, où le rôle des milices nationalistes dans les violences intercommunautaires reste un sujet tabou.
- Les autorités ukrainiennes ont finalement autorisé ces travaux après des années de résistance, marquant un tournant dans la reconnaissance de ces événements.
Des fouilles qui bousculent un silence de plusieurs décennies
À l’écart des routes fréquentées, au cœur d’une forêt de Volhynie, deux tentes de chantier ont été dressées pour abriter les travaux d’exhumation. Autour d’elles, 700 croix, certaines en pierre, d’autres en fer, s’alignent sur la mousse humide, ornées de rubans rouge et blanc — les couleurs nationales de la Pologne. Ce cimetière improvisé rend hommage aux victimes des massacres de 1943, lorsqu’entre 35 000 et 60 000 Polonais ont été tués par des milices nationalistes ukrainiennes, selon les estimations des historiens. « Chaque coup de truelle ébranle des décennies de déni ukrainien », souligne un membre de l’équipe polonaise, cité par Le Figaro.
Les archéologues, équipés de truelles et de tamis, ont interrompu leur travail le temps d’une cérémonie religieuse. Des prêtres en aube violette ont célébré une messe en hommage aux victimes, tandis que les participants, dont des représentants du gouvernement polonais, ont échangé la « paix du Christ ». Une délégation exclusivement polonaise, venue de Varsovie, était présente, conduite par Karol Polejowski, président de l’IPN, et Lech Parell, ministre polonais en charge des anciens combattants et des victimes de l’oppression.
Un passé toujours douloureux pour les relations ukraino-polonaises
Ces exhumations surviennent dans un contexte où les relations entre l’Ukraine et la Pologne, historiquement solides, connaissent des tensions autour de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Si les deux pays partagent une alliance stratégique face à l’aggression russe, les questions mémorielles restent un sujet sensible. En 1943, la région de Volhynie, alors sous contrôle polonais avant d’être annexée par l’URSS, a été le théâtre d’un conflit intercommunautaire d’une rare violence. Les milices de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), alors alliées aux nazis, ont massacré des milliers de civils polonais, principalement des femmes, des enfants et des personnes âgées.
Longtemps minimisés ou niés par les autorités soviétiques, puis ukrainiennes, ces événements ont commencé à être reconnus en Pologne après la chute du bloc communiste. Cependant, en Ukraine, la question reste complexe. « La mémoire de ces tragédies est encore instrumentalisée », explique un historien polonais sous couvert d’anonymat. « Certains milieux nationalistes ukrainiens continuent de présenter ces milices comme des résistants, alors qu’elles ont collaboré avec les nazis et perpétré des crimes contre des civils. »
Une autorisation ukrainienne qui marque un tournant
L’autorisation accordée par Kiev pour ces fouilles constitue un changement notable. Pendant des années, les autorités ukrainiennes avaient refusé de reconnaître officiellement le rôle des milices nationalistes dans ces massacres, par crainte de diviser la société ou de donner des arguments à la propagande russe. « Ce silence était une forme de protection, mais aussi une manière d’éviter des tensions inutiles avec la minorité polonaise en Ukraine », précise un analyste politique à Varsovie.
Pourtant, ces travaux pourraient ouvrir la voie à une reconnaissance plus large des responsabilités. Selon Le Figaro, les archéologues polonais prévoient de poursuivre les fouilles sur d’autres sites de la région, où des milliers d’autres corps pourraient encore reposer. « Nous parlons de 2 000 villages rayés de la carte », a déclaré un représentant de l’IPN, soulignant l’ampleur des violences. « Ces exhumations ne sont que le début d’un travail de mémoire nécessaire. »
Ces fouilles rappellent aussi que la mémoire des conflits passés peut resurgir au gré des événements géopolitiques. En Ukraine, où la guerre contre l’invasion russe a ravivé les débats sur l’identité nationale, la question de la mémoire historique pourrait, à terme, influencer les relations avec ses voisins, notamment la Pologne, un allié clé dans le soutien occidental.
Ces événements sont au cœur d’un débat mémoriel complexe en Ukraine. Si les massacres perpétrés par des milices nationalistes ukrainiennes contre des civils polonais sont historiquement établis, certains milieux nationalistes continuent de présenter ces groupes comme des résistants luttant contre l’oppression soviétique. Reconnaître pleinement ces crimes risquerait de diviser la société ukrainienne, surtout dans un contexte où le pays cherche à construire une identité nationale unifiée face à l’agression russe.