Longtemps réduit au rôle de simple occupant des villes, le pigeon domestique (*Columba livia*) partage en réalité une histoire bien plus ancienne avec l’humanité. Selon une étude publiée jeudi dans la revue Antiquity par des chercheurs de l’Institut d’archéologie de l’université de Groningue (Pays-Bas), la domestication de cet oiseau remonte à plus de **3 500 ans**, soit près d’un millénaire avant les premières preuves reconnues jusqu’ici. Ces travaux, menés sur le site archéologique de Hala Sultan Tekke à Chypre, bousculent ainsi les connaissances établies sur l’élevage animal et la cohabitation entre l’homme et les espèces sauvages.

Ce qu'il faut retenir

  • La domestication du pigeon remonte à **1 400 ans avant notre ère**, et non au IVe siècle av. J.-C. comme le suggéraient les études précédentes.
  • Les analyses génomiques et isotopiques menées sur 159 ossements découverts à Chypre révèlent un régime alimentaire identique à celui des humains de l’époque.
  • Les pigeons de l’âge du bronze étaient déjà « conditionnés » à vivre près des humains, bien avant leur utilisation comme messagers ou sources de nourriture.
  • Leur rôle dans la société humaine s’est effacé avec les progrès technologiques (télégraphe, téléphone), les reléguant au rang de nuisibles urbains.

Une cohabitation vieille de 3 500 ans, longtemps ignorée

« C’est récemment que les humains ont oublié les pigeons », constate Anderson Carter, autrice principale de l’étude et chercheuse à l’université de Groningue. « Aux XIXe et XXe siècles, ils jouaient encore un rôle central dans notre société, notamment comme messagers pendant les guerres. Mais avec l’arrivée du télégraphe et du téléphone, ils ont été progressivement écartés de leur fonction sociale. » Selon le Figaro, cette perte de statut a contribué à forger l’image négative que l’on a aujourd’hui de ces oiseaux, longtemps perçus comme des parasites urbains.

Pourtant, leur présence dans les villes s’explique par un conditionnement ancestral. « Ils étaient déjà adaptés à vivre près des humains il y a plus de trois millénaires, bien avant que l’on ne parle de « nuisibles » », explique Anderson Carter. Le développement des architectures anti-pigeons dans les grandes villes n’a fait que renforcer cette perception erronée, selon les chercheurs.

Chypre, témoin d’une domestication précoce

Les fouilles réalisées sur le site de Hala Sultan Tekke, situé sur les rives du lac salé de Larnaca, ont permis d’identifier des ossements de pigeons datant des **XIIIe et XIIe siècles av. J.-C.**, une période correspondant à l’âge du bronze. Parmi les 159 spécimens analysés, les chercheurs ont recherché des traces de modifications liées à l’homme — marques de découpe, brûlures — ainsi que des altérations pathologiques ou environnementales. Les résultats, publiés dans Antiquity, montrent que ces pigeons avaient un régime alimentaire similaire à celui des humains de l’époque, une preuve tangible de leur domestication.

« Nous avons extrait le collagène des os pour mesurer leur teneur en azote et en carbone, des indicateurs directs du régime alimentaire », précise Anderson Carter. Les rapports isotopiques obtenus ont été comparés à ceux d’autres espèces animales et humaines de Chypre de la même époque. « La correspondance est frappante : ces pigeons mangeaient la même chose que les humains », souligne-t-elle. Une conclusion qui confirme leur statut d’animaux domestiqués, ou du moins en voie de l’être.

Un millénaire d’avance sur les connaissances établies

Jusqu’à présent, les preuves les plus anciennes de domestication du pigeon remontaient à l’époque hellénistique (entre **323 et 265 av. J.-C.**), avec la découverte de structures en pierre servant d’abris à des pigeons nicheurs en Grèce. « Notre étude recule cette date d’environ **1 000 ans** », indique Canan Çakirlar, coautrice de l’étude et également chercheuse à Groningue. « À Hala Sultan Tekke, nous avons des pigeons qui consommaient les mêmes ressources que les humains, ce qui suggère une interaction étroite bien plus tôt que prévu. »

Les pigeons sauvages originaires du bassin méditerranéen, et plus précisément du Moyen-Orient, auraient donc été domestiqués dès le **XIVe siècle av. J.-C.**, bien avant l’introduction des poules et coqs d’Asie en Europe. « Le pigeon était une source de viande avant même l’arrivée de ces volailles », rappelle Frédéric Jiguet, ornithologue et biologiste au Muséum national d’histoire naturelle de Paris, non impliqué dans l’étude. Pour lui, ces résultats soulignent le rôle clé des oiseaux dans l’alimentation humaine dès la préhistoire.

Pourquoi cette découverte change-t-elle notre vision du pigeon ?

Au-delà des implications archéologiques, cette étude invite à repenser la relation entre l’homme et le pigeon. Longtemps réduit à un statut de « nuisible urbain », cet oiseau a pourtant joué un rôle essentiel dans l’histoire humaine. « L’objectif ultime est de changer la façon dont nous interagissons avec le pigeon et d’autres espèces animales », explique Anderson Carter. « Leur histoire est aussi la nôtre, et il est temps de reconnaître leur contribution passée. »

Cette redécouverte survient alors que les villes modernes multiplient les mesures pour éloigner les pigeons, des grilles anti-oiseaux aux dispositifs sonores. « On a oublié qu’ils étaient des compagnons de l’humanité pendant des millénaires », déplore la chercheuse. Avant de conclure : « Aujourd’hui, ils sont perçus comme sales et porteurs de maladies, mais c’est une image qui s’est construite bien plus tard. »

Et maintenant ?

Les chercheurs espèrent que leurs travaux inciteront à de nouvelles fouilles archéologiques ciblant des sites méditerranéens de l’âge du bronze. « D’autres analyses génomiques et isotopiques pourraient révéler des traces similaires ailleurs en Europe ou au Proche-Orient », indique Canan Çakirlar. Par ailleurs, cette étude pourrait relancer le débat sur la conservation des pigeons urbains, souvent considérés comme une menace pour la biodiversité locale. Une réévaluation de leur statut légal, notamment en Europe, n’est d’ailleurs pas exclue à moyen terme, selon les spécialistes.

Pour Frédéric Jiguet, cette découverte ouvre également des pistes pour l’étude des autres espèces animales domestiquées précocement. « Si le pigeon a été intégré si tôt dans nos sociétés, d’autres animaux ont peut-être connu un destin similaire. Il faut réexaminer les archives archéologiques sous cet angle. »

Une chose est sûre : le pigeon, longtemps méprisé, mérite désormais une place centrale dans l’histoire de la domestication animale. Entre alimentation, communication et symbolique religieuse, son rôle a été bien plus important qu’on ne le pensait. Et comme le résume Anderson Carter : « Nous avons encore beaucoup à apprendre de ces oiseaux qui nous accompagnent depuis des millénaires. »

Cette perception s’est construite progressivement, notamment avec l’urbanisation massive et le développement d’architectures anti-pigeons dans les années 1970-1980. Les progrès technologiques (télégraphe, téléphone) ont rendu leur rôle de messagers obsolète, tandis que leur prolifération dans les villes a été associée à des problèmes de saleté et de santé publique, bien que les risques sanitaires liés aux pigeons soient souvent exagérés.