Près de Paimpol, dans les Côtes-d’Armor, l’inauguration de la brasserie Kerfave, prévue ce jeudi 14 mai à Pléguien, s’annonce sous haute tension. Selon BFM - Politique, cette microbrasserie 100 % bretonne, portée par Erik Tegnér — dirigeant du média d’extrême droite Frontières et chroniqueur régulier sur CNews — cristallise les tensions entre militants antifascistes, riverains et les porteurs du projet.
Ce qu'il faut retenir
- 100 % bretonne, la brasserie Kerfave ouvre ses portes ce 14 mai à Pléguien, près de Paimpol, avec une inauguration prévue dès 18 heures.
- Le projet est porté par Erik Tegnér, figure médiatique d’extrême droite, et son associé Éric Rucklin, entrepreneur spécialisé dans l’import-export de thés africains.
- Un collectif antifasciste et des « habitants indignés » appellent à manifester contre ce qu’ils considèrent comme une « propagande xénophobe déguisée ».
- Le préfet des Côtes-d’Armor a envisagé un arrêté d’interdiction de rassemblement pour éviter d’éventuels affrontements, avec un dispositif policier prévu pour l’événement.
- Erik Tegnér rejette toute dimension politique et défend un projet « familial, festif et apaisé ».
Dès le 1er mai, Erik Tegnér annonçait sur X (ex-Twitter) le lancement de Kerfave, décrivant un « rêve qui devient réalité après des mois de travail ». Une communication qui a immédiatement suscité des réactions vives. Le Collectif Vigilance Antifasciste 22 (CVA22) et des habitants ont appelé à une contre-manifestation, dénonçant une « identité bretonne instrumentalisée » pour diffuser des idées radicales.
Dans un communiqué, le CVA22 explique vouloir « montrer [son] indignation face à l’implantation d’un bar-brasserie porté par Erik Tegnér ». Pour ses membres, derrière la façade d’un établissement local et bio se cache avant tout « les idées de son cofondateur, dont nous craignons la diffusion au sein de ce lieu ». Ils évoquent un risque de « rassemblement des militants d’ultra-droite, de sympathisants à radicaliser et de personnalités politiques aux ambitions locales ».
Face à ces critiques, Erik Tegnér a réagi avec fermeté. Sur la même plateforme, il a dénoncé des « propos injurieux et diffamatoires » et affirmé que son établissement « n’a aucune vocation politique ». Il insiste : « notre projet s’adresse à tout le monde, sans exclusion ». Dans les colonnes du Télégramme, il a également souligné ne pas vouloir « entrer dans le jeu des autres » et a martelé : « je veux quelque chose qui ne soit pas politique, justement ».
Son associé, Éric Rucklin, entrepreneur dans le thé et les infusions africaines, apporte un éclairage complémentaire. Sur le site des Alumni de l’EM Normandie, il se présente comme « un gamin né en Afrique, vivant en France ». Dix ans plus tôt, il était membre des Jeunes avec Macron à Havre, un engagement politique aux antipodes de celui de Tegnér. Pourtant, les deux hommes, amis depuis douze ans, assurent que leur collaboration repose sur un « projet de territoire » et une « séduction mutuelle ». La société est d’ailleurs enregistrée sous le nom d’Éric Rucklin, celui d’Erik Tegnér n’apparaissant pas dans les statuts.
Un contexte politique et sécuritaire tendu
La municipalité de Pléguien, dirigée par la maire sans étiquette Maëlig Taisset, fraîchement élue, a choisi de se positionner publiquement. Elle a assuré dans Ouest-France que la commune « est attachée au développement des commerces ». Cependant, elle a clairement indiqué que « la municipalité ne cautionnera jamais la diffusion d’idées radicales, fondées sur le rejet, la stigmatisation ou l’exclusion ». « En tant que maire, je serai particulièrement vigilante au respect des valeurs de tolérance, de bienveillance et de respect », a-t-elle ajouté.
Côté préfecture, la situation a été prise au sérieux. François de Keréver, préfet des Côtes-d’Armor, a indiqué dans un courrier adressé à Erik Tegnér qu’un « arrêté d’interdiction de rassemblement [était] envisagé, sur un périmètre adapté, visant à éviter toute potentielle confrontation ». Pour l’inauguration, un « dispositif de sécurité proportionné » sera déployé, avec la présence de gendarmes. Tegnér a tenté de rassurer ses invités, affirmant que l’événement se déroulerait « dans des conditions de sécurité optimales et dans un esprit familial, festif et apaisé ».
Des oppositions qui s’organisent en amont
Le CVA22 ne compte pas en rester là. Il a prévu de se réunir à Saint-Brieuc pour « envisager une mobilisation contre ce qu’ils nomment un repaire de fascistes qui avancent masqués ». Ce groupe, qui rassemble des militants antifascistes et des citoyens, entend dénoncer ce qu’il perçoit comme une stratégie de légitimation d’un discours d’extrême droite sous couvert d’un projet économique local.
Pourtant, Erik Tegnér continue de défendre son projet comme un simple « rêve entrepreneurial ». Dans ses prises de parole, il insiste sur l’aspect festif de l’inauguration, évoquant « concert, galettes-saucisses, guinguette et dégustation de bières au pied des cuves ». Une stratégie de communication qui vise à minimiser l’impact politique de son engagement médiatique passé.
Reste à voir comment cette journée se déroulera concrètement. Les autorités ont promis une présence policière renforcée pour éviter tout débordement. Mais les craintes de tensions persistent, portées par des oppositions idéologiques qui dépassent largement le cadre local de Pléguien.
Au-delà de l’inauguration, cette affaire soulève des questions plus larges sur la frontière entre liberté d’entreprendre et responsabilité citoyenne. Dans un contexte où les discours politiques polarisent de plus en plus l’opinion, des projets comme celui de Kerfave pourraient devenir des laboratoires de tensions sociales. Reste à savoir si les acteurs locaux parviendront à trouver un équilibre entre ouverture économique et cohésion territoriale.
Pour l’instant, il s’agit surtout de craintes exprimées par des militants antifascistes et des habitants. Aucune preuve concrète n’a été apportée d’un usage de la brasserie comme lieu de propagande. Erik Tegnér et Éric Rucklin insistent sur le caractère apolitique du projet. Cependant, la présence même de Tegnér, connu pour ses positions médiatisées, alimente les suspicions. La réaction des autorités locales et préfectorales montre que le risque est pris au sérieux, même s’il n’est pas avéré.
Non, la mairie ne peut pas interdire l’ouverture sur la base des opinions politiques de ses dirigeants, sauf si des infractions à la loi étaient constatées. En revanche, elle a la possibilité de rappeler les valeurs de tolérance dans ses communications officielles, comme l’a fait la maire Maëlig Taisset. Une éventuelle fermeture administrative relèverait uniquement d’une décision judiciaire ou préfectorale en cas de manquement aux règles d’ordre public.