L’historien et professeur de lycée Stéphane Genêt estime, dans une tribune publiée par Le Monde, que la mise en redressement judiciaire des librairies Gibert reflète un phénomène plus large : celui d’une société qui perd peu à peu le goût de la lecture, sans en mesurer pleinement les conséquences.
Ce qu'il faut retenir
- La mise en redressement judiciaire des librairies Gibert, spécialisées dans la vente de livres d’occasion et de manuels scolaires, a été officialisée le 10 juin 2026.
- Stéphane Genêt, historien et enseignant, y voit un symptôme d’une civilisation en déclin culturel, marquée par une désaffection croissante pour la lecture.
- Cette situation interroge sur l’avenir des lieux dédiés au livre et sur les politiques publiques en faveur de la culture écrite.
- Les librairies indépendantes, déjà fragilisées par la concurrence du numérique, subissent une pression accrue depuis la crise sanitaire.
Un avertissement sur l’état de la culture écrite
Pour Stéphane Genêt, la situation des librairies Gibert n’est pas un simple fait économique, mais bien un signe d’alerte sur l’évolution des pratiques culturelles en France. Dans sa tribune pour Le Monde, il souligne que « le redressement judiciaire des librairies Gibert doit être compris comme le symptôme d’une civilisation qui perd le désir de lire et s’en accommode ». Autrement dit, cette crise ne serait pas seulement conjoncturelle, mais structurelle, révélant une société qui considère la lecture comme un loisir optionnel plutôt qu’un pilier essentiel de la culture.
Cette analyse s’appuie sur des données déjà alarmantes : selon une étude de l’Observatoire de la lecture publique, 38 % des Français de moins de 35 ans déclarent ne plus lire de livres au moins une fois par an, contre 22 % en 2010. Les librairies indépendantes, qui représentaient encore 2 500 établissements en 2015, ne sont plus que 1 800 en 2026, selon les chiffres de la Fédération des libraires de France.
Gibert, symbole d’un modèle en crise
Fondées en 1886, les librairies Gibert, autrefois emblématiques de la vie étudiante parisienne, incarnent aujourd’hui un modèle en tension. Leur mise en redressement judiciaire intervient dans un contexte où les marges se réduisent, entre la hausse des coûts de fonctionnement et la baisse de fréquentation. Les causes de cette crise sont multiples : concurrence des plateformes en ligne, baisse du pouvoir d’achat étudiant, et surtout, une transformation des habitudes de consommation.
Le groupe, qui employait encore 200 salariés en 2020, a vu ses ventes chuter de 40 % depuis le début de la décennie. Comme le précise Stéphane Genêt, « ces chiffres ne sont pas anodins : ils reflètent une mutation profonde des rapports au savoir et à la culture, où le livre n’occupe plus la même place qu’hier ». La vente de manuels scolaires, autrefois un pilier de leur activité, a été particulièrement touchée par la digitalisation des cours et la généralisation des ressources en ligne.
L’État face à ses responsabilités
La question du soutien public aux librairies indépendantes se pose avec une acuité nouvelle. Si des dispositifs comme le pass Culture ou les aides aux commerces de proximité existent, leur efficacité reste limitée face à l’ampleur des défis. Stéphane Genêt appelle à une réflexion plus large sur le rôle de l’État dans la préservation des lieux de transmission du savoir. « Il faut faire de la lecture la mère des batailles culturelles », martèle-t-il, en référence à une formule célèbre de l’écrivain Victor Hugo.
Cette prise de position rejoint celle de plusieurs associations, comme Livres Hebdo ou le Syndicat de la librairie française, qui plaident pour un plan de soutien ambitieux, incluant des mesures fiscales, des subventions ciblées et une campagne de sensibilisation à grande échelle. Reste à savoir si les pouvoirs publics répondront à cet appel avant que d’autres enseignes ne basculent dans la même spirale.
Pour Stéphane Genêt, une chose est sûre : « la lecture n’est pas un simple loisir, mais un acte fondateur de la démocratie ». Alors que les écrans dominent désormais le quotidien de millions de Français, l’enjeu dépasse largement le sort des librairies. Il s’agit, ni plus ni moins, de décider si la société de demain accordera encore une place centrale au livre, ou si elle acceptera de le reléguer au rang de relique du passé.
Les librairies indépendantes subissent une combinaison de facteurs : la concurrence des géants du numérique comme Amazon, la baisse du pouvoir d’achat des étudiants, la digitalisation des manuels scolaires, et surtout, une transformation des habitudes de consommation culturelle où le livre n’est plus perçu comme un bien indispensable.