Le long-métrage « L’Abandon », réalisé par Vincent Derenq, revient sur les onze derniers jours de Samuel Paty avant son assassinat le 16 octobre 2020. Présenté hors compétition lors du Festival de Cannes 2026, le film sort en salles ce 13 mai 2026, distribué par UGC Distribution. Selon Franceinfo - Culture, cette œuvre s’appuie sur le livre-enquête de Stéphane Simon, « Les Onze Derniers Jours de Samuel Paty » (Plon, 2023), avec la sœur de la victime, Mickaëlle Paty, en tant que consultante.
Ce qu'il faut retenir
- Un film L’Abandon sorti en salles le 13 mai 2026, présenté hors compétition à Cannes, qui retrace les onze derniers jours de Samuel Paty avant son assassinat.
- Le scénario s’inspire du livre de Stéphane Simon et intègre la consultance de Mickaëlle Paty, sœur de la victime.
- Le film met en scène Antoine Reinartz dans le rôle de Samuel Paty et Emma Boumali dans celui de Bachira, l’élève à l’origine de la rumeur.
- La réalisation s’appuie sur un travail de documentation minutieux, incluant des éléments judiciaires et des échanges réels du professeur.
- Le terroriste n’est pas montré frontalement, mais suggéré comme une « bête » à travers des images et des tweets.
Dans une interview accordée à Franceinfo - Culture, le réalisateur Vincent Derenq a confié que son approche visait à « recoller les morceaux » d’un événement dont les détails ont marqué la mémoire collective. « Au final, je ne connaissais pas grand-chose des détails de cette histoire avant de commencer mon travail de documentation, comme beaucoup, je l’avais oubliée, refoulée. Sa violence dépassait les limites de l’imaginable », a-t-il expliqué. Le film se veut une reconstitution méthodique des événements, du cours d’éducation morale et civique (EMC) sur la liberté d’expression, donné par Samuel Paty le 5 octobre 2020 dans son collège de Conflans-Sainte-Honorine, à l’engrenage tragique qui a suivi.
Le 6 octobre 2020, Bachira, une élève de 14 ans, absente lors du cours en raison d’une visite à l’infirmerie, invente un mensonge à ses parents. Elle leur affirme que le professeur a ciblé spécifiquement les élèves musulmans en les forçant à regarder des caricatures de Charlie Hebdo représentant le prophète Mahomet. Ce mensonge, d’une gravité que l’adolescente ne mesure pas encore, déclenche une réaction en chaîne. Le père de Bachira, indigné, diffuse l’histoire sur les réseaux sociaux, amplifiant les pressions sur l’établissement et sur Samuel Paty. La rumeur finit par atteindre un jeune islamiste radicalisé résidant à Évreux, à 80 km de Conflans-Sainte-Honorine, dont le film ne montre jamais clairement le visage.
Le tournage de « L’Abandon » a été mené dans le secret pendant près de trois ans, avant que le groupe UGC n’annonce officiellement la sortie du film le soir du 4 mars 2026, à l’issue du verdict du procès en appel de l’affaire. Le réalisateur a souligné avoir construit le scénario à partir de tableaux Excel alimentés par les procédures judiciaires encore en cours et les éléments de l’enquête. « On s’est rendu compte que le film n’acceptait que des choses brutes et réalistes. Le minimum de fiction que j’avais apporté, on l’a écarté », a-t-il précisé. L’objectif affiché : rendre justice à chacun des personnages pris dans cet engrenage, en leur donnant un visage, une histoire et des actes.
Une reconstitution fidèle, portée par des interprètes convaincants
Le rôle de Samuel Paty est interprété par Antoine Reinartz, dont le physique a été volontairement rapproché de celui du professeur. Les dialogues et les pensées du personnage s’inspirent directement des échanges par mail et des discussions rapportées par son entourage. Reinartz incarne un homme fragilisé, nerveux mais attaché à ses valeurs, dont la détermination s’effrite progressivement face à la montée de la menace. « Il s’agit de montrer un homme qui s’efface peu à peu à mesure que la menace grandit, sans pour autant parvenir à en mesurer l’ampleur », commente le réalisateur. À ses côtés, Emmanuelle Bercot prête ses traits à la principale du collège de Conflans-Sainte-Honorine, tandis qu’Emma Boumali, déjà remarquée dans « Pas de vagues » (2023), incarne Bachira. Le film insiste sur le fait qu’il s’agit d’une adolescente prise dans un mensonge qui la dépasse, et non d’une manipulatrice consciente.
« L’Abandon » prend le parti de raconter la vie d’une communauté : celle d’un groupe de jeunes, d’un lycée, de familles, tous habitants de Conflans-Sainte-Honorine et pris malgré eux dans un engrenage tragique. Le film suggère que l’assassinat de Samuel Paty résulte de plusieurs abandons : collectifs, institutionnels, individuels et personnels. Seul le terroriste échappe à cette dynamique collective. Le réalisateur a choisi de ne pas lui donner de visage ni de voix, mais de le suggérer comme une présence menaçante, immergée dans l’obscurité d’une chambre où défilent sur un smartphone des vidéos de décapitations et des publications du père de Bachira. « Je l’ai conçu comme une espèce de bête qui arrive avec sa barbarie », explique Vincent Derenq. « Le spectateur n’a pas envie de voir ça. »
Un récit intime et méthodique, entre fiction et réalité
La réalisation se distingue par une caméra en mouvement constant, souvent très proche des personnages, créant un récit intime de l’assassinat de Samuel Paty. Le film cartographie les événements, les personnages et leurs travers, tout en rappelant qu’il s’agit d’une œuvre de fiction. « Il y a un moment où il faut laisser la vie et le cinéma se libérer de l’histoire vraie. Sinon, ça devient intenable pour tout le monde », conclut le réalisateur. Le long-métrage alterne entre reconstitutions fidèles et moments de tension psychologique, évitant tout pathos superflu pour se concentrer sur la mécanique implacable des faits.
Le film, d’une durée de 1h40, se veut avant tout une œuvre accessible, destinée à un public large. « Ce long-métrage tente de donner un visage à chacun des acteurs de cette histoire, qu’il s’agisse de Samuel Paty, de Bachira ou de son père, sans les juger », souligne Vincent Derenq. « On essaie de les comprendre, même ceux qui n’ont pas le beau rôle. » Le réalisateur insiste sur l’importance de ne pas tomber dans le jugement hâtif, mais plutôt de saisir la complexité des individus pris dans cet engrenage.
Alors que les commémorations de la mort de Samuel Paty se poursuivent chaque année, ce film s’inscrit dans une démarche de mémoire et de compréhension. Il reste à voir si cette reconstitution, aussi rigoureuse soit-elle, parviendra à apporter des réponses aux nombreuses questions que soulève encore cette affaire. En attendant, le public pourra découvrir « L’Abandon » dans les salles françaises à partir d’aujourd’hui.
Le réalisateur a expliqué vouloir éviter de donner une visibilité à ce personnage, qu’il décrit comme une « bête » incarnant la barbarie. « Le spectateur n’a pas envie de voir ça », a-t-il souligné, précisant que la suggestion visuelle et narrative suffisait à évoquer sa présence menaçante.