Alors que l’Union européenne mise sur l’Égypte pour endiguer les migrations irrégulières en Méditerranée, Le Caire presse Bruxelles d’assumer une part plus importante du coût de l’accueil des réfugiés et migrants sur son territoire. Selon Euronews FR, la pression sur les services publics égyptiens s’accroît avec l’afflux de personnes fuyant les conflits, notamment au Soudan, tandis que les financements européens restent jugés insuffisants par les autorités locales.

Ce qu'il faut retenir

  • L’Égypte accueille plus de 10 millions de migrants, réfugiés et demandeurs d’asile selon ses autorités, un chiffre bien supérieur aux 1,1 million enregistrés par le HCR.
  • Le coût annuel de l’accueil en Égypte est estimé à 8,5 milliards d’euros par les experts, alors que Bruxelles a débloqué un paquet de 7,4 milliards d’euros pour la période 2024-2027.
  • Le nombre de réfugiés soudanais a triplé depuis le début de la guerre en avril 2023, faisant de l’Égypte le premier pays d’accueil pour les fuyant le conflit.
  • L’inflation en Égypte atteint 14,9 % en avril 2026, aggravant les difficultés des familles réfugiées, dont l’aide financière du HCR est passée de 11 dollars à 4 dollars par mois entre 2022 et 2025.
  • Des experts de l’ONU dénoncent une intensification des arrestations et expulsions de migrants, ainsi qu’une loi sur l’asile adoptée en décembre 2024 critiquée pour ses ambiguïtés.

Une pression croissante sur les services publics égyptiens

Depuis le début de la guerre au Soudan en avril 2023, le nombre de réfugiés et demandeurs d’asile en Égypte a triplé, selon les dernières estimations du HCR. Début 2026, les ressortissants soudanais représentaient à eux seuls plus de 830 000 personnes, faisant de l’Égypte le premier État d’accueil pour les fuyant le conflit. Ce flux massif s’ajoute à une population déjà importante de migrants et réfugiés installés de longue date, notamment des Syriens, des Palestiniens, des Érythréens ou des Éthiopiens. « L’arrivée des réfugiés syriens avait fait de l’Égypte un pays d’accueil crédible. Les déplacements de Soudanais ont remis l’urgence et la pression à l’avant-plan », explique Andrew Geddes, professeur d’études sur les migrations et directeur du Migration Policy Centre.

Contrairement à d’autres pays de la région, comme la Jordanie ou la Turquie, l’Égypte n’a pas recours à des camps de réfugiés formels. Les nouveaux arrivants s’installent principalement dans des zones urbaines densément peuplées comme Le Caire, Alexandrie ou Assouan. Si les autorités égyptiennes mettent en avant l’intégration de ces populations dans le tissu social local, les agences humanitaires soulignent la pression exercée sur les logements, les écoles, les systèmes de santé et les services publics. « Les réfugiés et migrants vivent au sein des communautés égyptiennes, mais ce modèle exerce une forte tension sur les infrastructures déjà fragilisées », précise Geddes.

Un partenariat UE-Égypte sous tension

En 2024, l’Union européenne et l’Égypte ont formalisé leur relation en signant un partenariat stratégique et global couvrant la politique, l’économie, le commerce, la sécurité et la migration. Bruxelles a alors annoncé un paquet financier de 7,4 milliards d’euros pour la période 2024-2027, dont 600 millions d’euros de subventions, dont 200 millions spécifiquement dédiés à la gestion des migrations. « L’UE présente cet accord comme un instrument de partage des responsabilités et de promotion des droits humains », rappelle Geddes.

Pourtant, ce partenariat est vivement critiqué par plusieurs eurodéputés et organisations de défense des droits humains. L’eurodéputée écologiste néerlandaise Tineke Strik (Verts/ALE) a estimé que la coopération avec le président Abdel Fattah al-Sissi se traduirait par « davantage de violences contre les migrants, plus de répression et davantage de dissidents contraints de fuir le pays ». De son côté, l’eurodéputé français Mounir Satouri, rapporteur du Parlement pour l’Égypte, a dénoncé le versement de fonds européens sans garanties suffisantes : « Il ne s’agit pas de fonds privés, ce sont des fonds européens ».

Face à ces critiques, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, avait déclaré lors de la signature de l’accord au Caire : « Ensemble, nous travaillerons aussi à concrétiser notre engagement en faveur de la démocratie et des droits humains ».

Des chiffres qui divisent et une crise économique aggravante

Les autorités égyptiennes avancent le chiffre de plus de 10 millions de migrants et réfugiés sur leur territoire, une estimation bien supérieure aux 1,1 million de personnes enregistrées par le HCR en février 2026. Cette divergence s’explique par des définitions différentes : le HCR recense uniquement les réfugiés et demandeurs d’asile officiellement reconnus ou en attente de statut, tandis que l’Égypte inclut également les migrants en situation irrégulière et les étrangers résidant dans le pays. « Les divergences dans les chiffres sont très importantes. Pour les autorités égyptiennes, des chiffres plus élevés permettent de souligner l’ampleur de la charge supportée », analyse Geddes.

Cette pression démographique intervient dans un contexte économique déjà difficile pour l’Égypte. Le pays fait face à une inflation annuelle de 14,9 % en avril 2026, tirée par la hausse des prix de l’alimentation et des transports. Les loyers au Caire ont augmenté de 10 à 18 % sur un an, dépassant largement le salaire minimum de 7 000 livres égyptiennes (environ 132 euros). Pour les familles réfugiées, souvent sans permis de travail et dépendant de l’économie informelle ou de l’aide du HCR, la situation est encore plus précaire : l’aide financière moyenne par réfugié est passée de 11 dollars en 2022 à moins de 4 dollars en 2025. « Sans financement immédiat et pérenne, cette bouée de sauvetage essentielle risque de disparaître », a averti le HCR en avril 2026.

Droits humains et répression : un partenariat sous surveillance

En mars 2026, des experts indépendants nommés par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU ont dénoncé une « campagne intensifiée de déportations, arrestations arbitraires et violations des droits humains » ciblant les réfugiés, demandeurs d’asile et migrants en Égypte. Selon eux, ces mesures se sont accentuées depuis fin 2025, certaines expulsions ayant été réalisées sans évaluation individuelle des risques. Les ressortissants soudanais et syriens seraient particulièrement visés. « Les arrestations et expulsions se multiplient, y compris dans des centres de services gérés par des réfugiés », précisent les experts.

Ces critiques s’ajoutent aux inquiétudes suscitées par la loi sur l’asile adoptée en décembre 2024, qui confère aux autorités égyptiennes de larges pouvoirs pour refuser ou retirer le statut de réfugié au motif de sécurité nationale, d’ordre public ou de non-respect des « valeurs et traditions » égyptiennes. Dans une réponse officielle, le gouvernement égyptien a affirmé que les placements en détention étaient des « mesures de précaution temporaires » visant à lutter contre les réseaux de passeurs, tout en garantissant le principe de non-refoulement.

Et maintenant ?

Les prochaines semaines pourraient voir une intensification des négociations entre Bruxelles et Le Caire sur le volet migratoire du partenariat. La question d’un financement structurel à long terme, et non plus seulement conjoncturel, sera au cœur des discussions, alors que l’Égypte réclame une solidarité internationale plus large. Par ailleurs, la pression du HCR pour sécuriser les fonds nécessaires à son aide en espèces en Égypte devrait s’accentuer d’ici l’été 2026. Reste à voir si ces demandes aboutiront avant que la crise ne s’aggrave pour des dizaines de milliers de familles réfugiées.

Dans ce contexte, la question migratoire reste un pilier clé de la relation UE-Égypte, mais elle s’inscrit désormais dans un ensemble plus large mêlant enjeux économiques, commerciaux, de sécurité et de droits humains. « La migration façonne les paquets financiers, les engagements politiques et les liens diplomatiques », souligne Geddes. Pour l’instant, ni Bruxelles ni Le Caire ne semblent prêts à céder sur leurs positions respectives.

Selon les autorités égyptiennes, les réfugiés et migrants vivent intégrés dans la société, notamment dans les grandes villes comme Le Caire ou Alexandrie. Ce modèle, bien que coûteux pour les services publics, est présenté comme une preuve de réussite en matière d’intégration. Les agences humanitaires, en revanche, soulignent que cette absorption urbaine exerce une pression insoutenable sur les infrastructures locales déjà fragilisées.

En 2026, le HCR dispose en moyenne de moins de 4 dollars (3,4 euros) par réfugié et par mois pour son aide en espèces, contre environ 11 dollars en 2022. Ce montant est jugé insuffisant pour couvrir les besoins de base, notamment le loyer, la nourriture et les dépenses de santé.