Le ministre suisse de la Défense, Martin Pfister, a réaffirmé lundi à Berlin la volonté de son pays d’endosser davantage de responsabilités en matière de sécurité européenne, tout en rappelant sa tradition de neutralité. « La Suisse souhaite et est prête à assumer la responsabilité de sa propre sécurité, tout en répondant aux attentes des autres pays européens qui attendent d’elle qu’elle contribue à la sécurité du continent. Nous voulons être à la hauteur de cette responsabilité en tant que partenaire fiable », a-t-il déclaré lors d’une réunion des pays DACH (Allemagne, Autriche et Suisse), selon Euronews FR.

Ce qu'il faut retenir

  • La Suisse consacre actuellement 0,7 % de son PIB à la défense, un chiffre appelé à atteindre 1 % d’ici 2032.
  • Berne investit massivement dans les drones et les systèmes anti-drones, avec un budget de 70 millions de francs prévu pour 2026.
  • L’armée suisse intègre pour la première fois une école de pilotage de drones dans sa formation estivale de recrues.
  • La Suisse participe à l’Initiative européenne de défense aérienne (ESSI) et acquiert le système IRIS-T SLM en collaboration avec l’Allemagne.
  • Des experts soulignent les limites des systèmes haut de gamme face aux drones bon marché et aux cyberattaques.

Une armée de milice face aux nouvelles menaces

Malgré une armée de milice forte de 140 000 hommes, qualifiée de « force de taille respectable » par le ministre Pfister, la Suisse reconnaît la nécessité de moderniser ses capacités militaires. Son équipement reste opérationnel, mais des lacunes persistent, notamment en matière de défense aérienne et de lutte contre les cyberattaques. « L’état de fonctionnement de l’équipement suisse est bon, mais nous devons renforcer nos capacités de défense aérienne et acquérir du matériel moderne », a précisé le ministre lors de la réunion DACH.

La Suisse, bien que traditionnellement neutre et non membre de l’UE ou de l’OTAN, se trouve entourée par trois États membres de l’Alliance atlantique (France, Allemagne, Italie) et doit adapter sa posture face à l’évolution des menaces. Son budget de défense, actuellement de 0,7 % du PIB, reste inférieur à la moyenne européenne, mais Berne prévoit de l’augmenter progressivement pour atteindre 1 % d’ici 2032. À titre de comparaison, l’Allemagne consacre déjà 2,4 % de son PIB à la défense.

L’ESSI et l’IRIS-T SLM : une coopération européenne renforcée

Lors de la réunion des pays DACH, le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, a mis en avant la participation de la Suisse à l’Initiative européenne de défense aérienne (ESSI), lancée par Berlin en 2022. Cette initiative vise à combler les lacunes capacitaires en Europe en mutualisant les acquisitions et en améliorant l’interopérabilité au sein de l’OTAN. L’Allemagne et la Suisse ont ainsi annoncé l’acquisition conjointe du système de défense aérienne IRIS-T SLM, conçu pour contrer les menaces à moyenne portée, comme les aéronefs ou les missiles de croisière.

Cependant, des experts, comme Marcel Berni, maître de conférences en études stratégiques à l’ETH Zurich, soulignent les limites de ce système. « L’IRIS-T SLM est efficace contre les drones de grande taille, mais il n’est pas adapté face aux mini-drones bon marché, dont l’utilisation massive modifie le rapport coût-efficacité », explique-t-il. Selon lui, une défense aérienne efficace doit être multicouche et reposer sur une collaboration étroite avec les partenaires européens.

« La défense aérienne doit être rapidement déployable et reposer sur des capteurs, des munitions, des communications sécurisées et une adaptation constante. La guerre en Ukraine a montré le rôle central des drones et de la guerre électronique. »
— Marcel Berni, maître de conférences en études stratégiques à l’ETH Zurich

Les drones, nouvelle priorité de l’armée suisse

La Suisse a pris conscience que les drones ne sont plus un simple complément, mais une composante essentielle de la guerre moderne. Selon le portail suisse 20 Minuten, l’armée intègre pour la première fois une école de pilotage de drones dans sa formation estivale de recrues. L’objectif est que chaque section dispose à terme de plusieurs pilotes formés. À court terme, l’accent sera mis sur les drones de reconnaissance, mais des drones d’attaque, comme les drones FPV (kamikazes), seront également testés et intégrés.

Ces drones FPV, contrôlés via une caméra embarquée, peuvent transporter des charges explosives ou être guidés directement vers leur cible. Leur faible coût (quelques milliers de francs) les rend particulièrement menaçants, car ils obligent la défense à investir dans des contre-mesures onéreuses. Un budget de 70 millions de francs a été alloué aux drones et aux systèmes anti-drones dans le cadre du programme d’armement 2026, soit le double du montant initialement prévu.

Selon l’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC), 68 survols de drones avaient été recensés jusqu’en octobre 2025, dont la moitié près des zones de contrôle des aéroports. Les types de drones impliqués restent cependant inconnus.

Infrastructures critiques et coopération civile-militaire

La Suisse, pays enclavé sans accès à la mer, partage ses frontières avec l’Allemagne, la France et l’Italie, trois membres de l’OTAN. Si les infrastructures critiques (comme les réseaux électriques ou les transports) relèvent de la responsabilité des autorités civiles, l’armée peut intervenir en soutien en cas de crise. « L’armée suisse peut appuyer les autorités civiles lors de situations exceptionnelles, comme la protection des infrastructures ou les secours en cas de catastrophe », précise un porte-parole.

Cette coopération reste subsidiaire : la responsabilité finale incombe toujours aux autorités civiles. La Suisse suit ainsi une tendance européenne, tout en maintenant sa neutralité historique, reconnue depuis le Congrès de Vienne en 1815.

Neutralité et sécurité : un équilibre difficile

La neutralité suisse, ancrée dans la Convention de La Haye de 1907, interdit à la Suisse de prendre parti dans les conflits armés. Pourtant, la situation sécuritaire en Europe pousse Berne à renforcer sa coopération avec ses voisins. « La neutralité jouit d’une grande popularité auprès de la population, mais elle doit s’adapter à un contexte géopolitique plus tendu », explique Marcel Berni.

Une initiative populaire actuelle vise d’ailleurs à inscrire une stricte neutralité dans la Constitution suisse, ce qui pourrait limiter la participation du pays aux initiatives européennes de défense. Malgré cela, la Suisse collabore déjà avec l’Allemagne et l’Autriche dans le cadre de l’ESSI et participe à des exercices militaires communs.

Et maintenant ?

D’ici 2032, la Suisse prévoit d’augmenter son budget de défense à 1 % du PIB, tout en modernisant ses capacités de défense aérienne et en développant ses compétences en matière de drones. Les prochaines étapes incluront l’acquisition de systèmes supplémentaires, comme l’IRIS-T SLM, ainsi que la formation accélérée de pilotes de drones. La question de la neutralité, soulevée par une initiative populaire, pourrait également influencer les choix futurs du pays en matière de coopération militaire.

La Suisse devra donc concilier son héritage de neutralité avec les exigences d’une sécurité européenne en mutation, où les drones et les cybermenaces occupent une place centrale.

L’ESSI est une initiative lancée par l’Allemagne en 2022 pour renforcer la défense aérienne et antimissile de l’Europe. Elle vise à combler les lacunes capacitaires, réduire les coûts grâce à des acquisitions groupées et améliorer l’interopérabilité au sein de l’OTAN. La Suisse et l’Autriche y participent activement.

Les drones FPV, ou kamikazes, sont bon marché (quelques milliers de francs) mais peuvent causer des dégâts importants. Leur utilisation massive oblige la défense à investir dans des contre-mesures onéreuses, modifiant ainsi le rapport coût-efficacité. Leur petite taille les rend difficiles à détecter et à neutraliser.