Si l’intelligence artificielle ne menace pas encore l’emploi à grande échelle, elle redistribue en profondeur les cartes du marché du travail et des revenus, selon Libération. Pilvi Torsti, directrice de la Fondation européenne pour la formation, met en garde contre une transformation des avantages économiques qui pourrait accentuer les écarts entre les travailleurs les plus qualifiés et les autres.

Ce qu'il faut retenir

  • Pilvi Torsti, directrice de la Fondation européenne pour la formation, souligne que l’IA ne détruit pas encore massivement l’emploi mais modifie profondément l’organisation du travail.
  • Le risque principal n’est pas le chômage de masse, mais la hausse des inégalités entre les travailleurs les plus adaptés aux nouvelles technologies et les autres.
  • L’automatisation et l’IA redistribuent les avantages économiques en faveur des profils capables de tirer parti des outils numériques.

Une transformation silencieuse du marché du travail

D’après Libération, l’intelligence artificielle s’installe progressivement dans les entreprises sans provoquer de suppressions d’emplois massives, du moins pour l’instant. Pilvi Torsti explique que cette technologie agit plutôt comme un accélérateur de productivité pour certains secteurs, tout en laissant d’autres travailleurs sur le carreau. « Les métiers les plus exposés à l’automatisation sont ceux qui combinent des tâches répétitives et une faible valeur ajoutée », précise-t-elle. Autant dire que les emplois peu qualifiés, souvent déjà précaires, pourraient être les premiers affectés par cette évolution.

Pour les travailleurs hautement qualifiés, l’IA représente au contraire une opportunité. Les profils capables de comprendre et d’exploiter ces outils bénéficient d’une valorisation accrue de leurs compétences. « Les inégalités se creusent entre ceux qui maîtrisent ces technologies et ceux qui n’ont pas accès à ces formations », ajoute la directrice de la Fondation européenne pour la formation.

L’IA, un miroir grossissant des disparités existantes

L’impact de l’intelligence artificielle sur le marché du travail ne peut être dissocié des dynamiques économiques préexistantes. Selon Libération, les secteurs les plus avancés dans l’adoption de l’IA – comme la finance, les technologies ou la santé – voient leurs travailleurs mieux rémunérés et plus protégés. À l’inverse, les industries traditionnelles ou les services à faible productivité restent en retrait, avec des salaires stagnants et des perspectives limitées.

Un rapport cité par Pilvi Torsti révèle que 60 % des emplois créés entre 2020 et 2025 dans l’Union européenne concernent des postes nécessitant des compétences en numérique ou en gestion de l’information. « Cette tendance va amplifier les écarts salariaux », estime-t-elle. Les travailleurs ne disposant pas de ces compétences risquent de se retrouver relégués à des emplois moins bien payés ou de dépendre davantage des aides sociales.

Quels leviers pour limiter les dégâts ?

Face à ce constat, Pilvi Torsti insiste sur la nécessité de former massivement la main-d’œuvre aux nouvelles technologies. Pour elle, les États et les entreprises doivent investir dans des programmes de reconversion professionnelle ciblés. « Il ne suffit pas de créer des emplois, il faut s’assurer que les travailleurs soient capables d’occuper ces postes », souligne-t-elle. Elle cite en exemple des initiatives comme le Fonds européen pour l’adaptation à l’IA, lancé en 2024, qui vise à financer des formations dans les secteurs les plus exposés.

Autre piste évoquée par la directrice : la fiscalité. Certains économistes proposent de taxer davantage les entreprises qui automatisent massivement leurs processus, afin de financer des mécanismes de protection sociale pour les travailleurs lésés. « Une réflexion sur la redistribution des gains de productivité générés par l’IA est indispensable », affirme-t-elle. Sans cela, le risque est de voir une partie de la population se retrouver exclue du marché du travail, sans filet de sécurité adapté.

Et maintenant ?

Les prochaines étapes dépendront en grande partie des décisions politiques à venir. La Commission européenne doit rendre public, d’ici la fin de l’année 2026, un rapport sur l’impact social de l’IA dans les États membres. Ce document pourrait servir de base à de nouvelles réglementations, notamment sur la formation obligatoire et la fiscalité des entreprises automatisées. Pour les travailleurs, l’enjeu sera de se saisir des opportunités offertes par ces outils avant que les inégalités ne deviennent structurelles.

En conclusion, si l’intelligence artificielle n’est pas une menace directe pour l’emploi global, elle agit comme un révélateur des failles de nos systèmes économiques. La question n’est plus de savoir si elle va détruire des postes, mais comment éviter qu’elle ne creuse encore davantage les écarts entre les gagnants et les perdants de la révolution numérique.

Les secteurs les moins automatisables, comme la restauration, le commerce de détail ou les services à la personne, sont ceux qui risquent de subir les plus fortes disparités salariales. À l’inverse, les métiers du numérique, de la finance ou de la santé, déjà bien rémunérés, profitent davantage de l’adoption de l’IA.