Fondé en 1945 par l’économiste et démographe Alfred Sauvy, l’Institut national d’études démographiques (Ined) a longtemps incarné une vision nataliste et une méfiance envers les flux migratoires massifs en provenance du Sud. Depuis 1998, et sous l’impulsion de chercheurs comme Hervé Le Bras et François Héran, l’institution a opéré un virage à gauche marqué, promouvant désormais l’idée d’une France « pays d’immigration depuis toujours ». Le Figaro revient sur cette évolution majeure, illustrant les tensions qui traversent encore le débat public.

Ce qu’il faut retenir

  • L’Ined, créé par Alfred Sauvy en 1945, défendait initialement une politique nataliste avant de critiquer les risques d’une « submersion migratoire ».
  • Depuis 1998, les chercheurs Hervé Le Bras et François Héran ont transformé l’institution en un bastion de la thèse d’une France « toujours ouverte à l’immigration ».
  • François Héran, 73 ans, défend depuis des années une position « ni pour ni contre l’immigration, mais avec elle », qualifiant le brassage des populations d’irréversible.
  • Lors d’un colloque de l’Institut La Boétie en février 2026, Héran a reçu une invitation surprise de la députée LFI Clémence Guetté, symbole des convergences actuelles entre recherche et militantisme.

Une institution née sous le signe de la natalité

Alfred Sauvy, économiste et démographe de renom, a fondé l’Ined avec une mission claire : encourager la natalité française pour faire face au déclin démographique d’après-guerre. Ses travaux ultérieurs ont aussi alerté sur les dangers d’une immigration massive, notamment en provenance des anciennes colonies, qu’il qualifiait de « submersion migratoire ». Cette double approche — soutenir la natalité tout en craignant les flux migratoires — a marqué l’histoire de l’institut pendant des décennies, comme le rappelle Le Figaro.

Pourtant, dès les années 1980, les débats sur l’immigration ont commencé à évoluer, avec l’émergence de nouvelles voix académiques. Le tournant définitif est intervenu en 1998, lorsque Hervé Le Bras et François Héran ont pris les rênes de l’Ined, transformant son orientation intellectuelle et politique.

Le Bras et Héran : les architectes d’un nouveau récit migratoire

Hervé Le Bras, démographe et historien, et François Héran, anthropologue spécialiste des migrations, ont progressivement imposé une grille de lecture radicalement différente au sein de l’Ined. Leur thèse centrale ? La France a toujours été un pays d’immigration, et les flux récents ne représentent qu’une continuité historique. Cette vision a trouvé un écho croissant dans le débat public, notamment auprès des partis de gauche, comme en témoigne leur présence récurrente dans les médias et les colloques militants.

François Héran, en particulier, est devenu une figure incontournable du débat. Dès 2007, il publiait Le Temps des immigrés (Seuil), où il écrivait : « Ni pour ni contre l’immigration. Avec elle, tout simplement. » Il y ajoutait : « Le brassage des populations est en marche et rien ne l’arrêtera. Il n’y a pas à se demander s’il faut être pour ou contre, ce serait aussi vain que de se demander si nous devons être pour ou contre le vieillissement. » Ces propos, souvent repris, résument l’approche défendue par l’Ined sous sa direction.

Un colloque symbolique en février 2026

Le 14 février 2026, François Héran participait à un colloque organisé par l’Institut La Boétie, le think tank de La France Insoumise coprésidé par Jean-Luc Mélenchon et Clémence Guetté. Le thème ? « Immigration : faire face à la submersion xénophobe ». Lors de son intervention, Héran a répondu à la députée LFI par une formule polie mais ferme : « Vous avez peut-être tout dit. Merci pour cette invitation que je n’attendais pas. » Ce moment, rapporté par Le Figaro, illustre les alliances inattendues entre recherche académique et militantisme politique, ainsi que la légitimité que confère l’Ined à certaines thèses portées par la gauche radicale.

Pour autant, cette évolution de l’Ined ne fait pas l’unanimité. Ses détracteurs lui reprochent de verser dans un discours biaisé, minimisant les défis socio-économiques liés à l’immigration massive, tandis que ses défenseurs y voient une adaptation nécessaire face à la réalité démographique et historique de la France.

Et maintenant ?

Les prochains mois devraient voir se multiplier les débats sur le rôle des institutions publiques dans l’élaboration des politiques migratoires. L’Ined, désormais dirigé par une équipe dont l’orientation est clairement affichée, pourrait jouer un rôle central dans les discussions à venir, notamment à l’approche des élections de 2027. Reste à savoir si ses analyses convaincront au-delà des cercles militants, et si le grand public, souvent partagé, y trouvera des réponses concrètes. Une chose est sûre : la question migratoire, déjà explosive, promet de rester au cœur de l’agenda politique.

Par ailleurs, la tension entre approche scientifique et engagement politique risque de s’accentuer, alors que l’Ined continue de produire des études citées par tous les camps. La prochaine publication majeure de l’institut, attendue pour fin 2026, pourrait relancer les polémiques — ou, au contraire, apporter une contribution apaisante au débat.

Une question, en tout cas, ne manquera pas de revenir : l’Ined, autrefois temple de la rigueur démographique, est-il encore capable de produire un discours neutre sur un sujet aussi clivant ? La réponse pourrait bien déterminer l’influence future de l’institution.

Les critiques principales portent sur un prétendu biais militant, accusant l’institut de minimiser les défis socio-économiques liés à l’immigration massive et de survaloriser les aspects historiques pour justifier une politique d’ouverture inconditionnelle. Certains chercheurs indépendants reprochent aussi à l’Ined de s’éloigner de sa mission initiale de neutralité scientifique.

Non. Dans les années 1980 et 1990, François Héran a mené des travaux plus nuancés sur les migrations, reconnaissant certains effets négatifs des flux non maîtrisés. Ce n’est qu’à partir des années 2000, et surtout sous son mandat à la tête de l’Ined, qu’il a adopté une posture plus affirmative en faveur d’une France « naturellement » ouverte à l’immigration.