La Commission européenne étudie un projet visant à réallouer une partie des revenus générés par le marché du carbone de l’Union européenne (UE) pour soutenir financièrement les agriculteurs européens, confrontés à une flambée des prix des engrais. Selon Euronews FR, qui a consulté un document interne, cette initiative s’inscrit dans un contexte marqué par l’invasion de l’Ukraine par la Russie et les tensions au Moyen-Orient, deux crises ayant perturbé les chaînes d’approvisionnement et fait exploser les coûts de production.
Ce qu'il faut retenir
- La Commission européenne envisage de recycler les recettes du marché carbone (ETS) pour subventionner les agriculteurs, selon un projet de document consulté par Euronews FR.
- Les engrais azotés, dont la production dépend à 80 % du gaz naturel, ont vu leurs coûts s’envoler en raison des sanctions contre la Russie et des tensions au Moyen-Orient.
- Bruxelles souhaite également ralentir la suppression des quotas carbone gratuits pour certains secteurs, générant 4 milliards d’euros supplémentaires pour le marché du carbone.
- Le document propose la création de corridors d’ammoniac vert avec des pays d’Afrique et du Moyen-Orient pour diversifier les approvisionnements.
- Une coalition d’ONG environnementales exige la fin de la dépendance aux engrais fossiles, citant des impacts environnementaux et sanitaires majeurs.
Un contexte géopolitique et économique tendu
La production européenne d’engrais est sous pression depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, un conflit qui a perturbé les exportations mondiales de gaz naturel et de produits agricoles. Les tensions actuelles au Moyen-Orient, notamment la fermeture partielle du détroit d’Ormuz – par lequel transite 30 % du commerce mondial d’engrais – ont aggravé la situation. Ces blocages ont entraîné une hausse des coûts de production pour les agriculteurs, alors que les engrais azotés, essentiels à l’agriculture, dépendent à 80 % du gaz naturel pour leur fabrication. Autant dire que la facture s’est alourdie pour un secteur déjà fragilisé.
Face à cette situation, la Commission européenne cherche des solutions pour stabiliser les prix et préserver la sécurité alimentaire de l’UE. Le projet en discussion prévoit d’utiliser une partie des recettes du système d’échange de quotas d’émission (ETS) – une taxe carbone sur les industries polluantes – pour financer des subventions aux agriculteurs. Une mesure qui, si elle est adoptée, marquerait un tournant : l’agriculture, jusqu’ici exemptée du système ETS, deviendrait bénéficiaire de ses recettes.
Des mesures pour limiter l’impact des sanctions et des tensions géopolitiques
Pour compenser la hausse des coûts, Bruxelles envisage plusieurs leviers. D’abord, le ralentissement de la suppression progressive des quotas carbone gratuits pour les secteurs les plus polluants, comme celui des engrais. Cette décision, soumise à la condition que les entreprises investissent dans des alternatives plus durables (engrais biosourcés, circulaires ou à faible teneur en carbone), pourrait générer 4 milliards d’euros supplémentaires pour le marché carbone d’ici 2026. Un filet de sécurité pour les industriels, mais aussi une source de financement potentiel pour l’agriculture.
En parallèle, la Commission compte renforcer l’utilisation du Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), une taxe carbone sur les importations à forte empreinte carbone. L’objectif ? Protéger les producteurs européens des produits moins chers et plus polluants en provenance de pays tiers. Cette mesure s’inscrit dans une stratégie plus large de réduction des dépendances et de diversification des approvisionnements. Ainsi, le document évoque la création de corridors d’ammoniac vert avec des pays d’Afrique et du Moyen-Orient, visant à sécuriser les chaînes d’approvisionnement en engrais tout en réduisant l’empreinte carbone de l’UE.
Les agriculteurs européens sous pression depuis des mois
Les difficultés des agriculteurs européens ne datent pas des récents conflits. Dès juin 2025, l’UE avait imposé des droits de douane de 50 % sur les engrais en provenance de Biélorussie et de Russie, une mesure visant à réduire la dépendance à Moscou. Pourtant, malgré la guerre en Ukraine, la Russie représentait encore 30 % des importations d’engrais de l’UE entre 2024 et 2025, selon les données d’Eurostat. Les pays les plus touchés par cette dépendance étaient la Pologne, la France, l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie, tous importateurs majeurs avant l’entrée en vigueur des sanctions.
Cette situation a poussé certains États membres, comme la France et l’Italie, à demander en janvier 2026 une exemption des engrais importés de la taxe carbone aux frontières (MACF). Une demande justifiée par la nécessité de préserver la compétitivité des agriculteurs locaux. La Commission a répondu en annonçant une évaluation approfondie de l’impact des coûts liés au MACF et à l’ETS sur les prix des engrais payés par les agriculteurs. Une étude qui pourrait influencer les futures décisions en matière de politique agricole.
Les enjeux environnementaux et sanitaires au cœur du débat
Au-delà des questions économiques, la dépendance de l’UE aux engrais fossiles pose des problèmes majeurs pour l’environnement et la santé publique. Selon une coalition d’ONG environnementales, dont le Center for International Environmental Law, le Bureau européen de l’environnement et IFOAM Organics Europe, cette dépendance entraîne une pollution de l’eau et une eutrophisation des sols, une diminution de la biodiversité, des émissions accrues de gaz à effet de serre, ainsi qu’une dégradation des sols et de la qualité de l’air.
Dans une lettre ouverte adressée à six commissaires européens, ces organisations appellent à une rupture avec le modèle actuel. « Le plan d’action de l’UE sur les engrais doit être le point d’inflexion où nous cessons d’essayer de ‘réparer’ un modèle cassé et dépendant des combustibles fossiles et où nous commençons plutôt à développer les solutions agroécologiques qui existent déjà pour fournir une véritable résilience et une souveraineté alimentaire », a déclaré Lisa Tostado, chargée de campagne au Centre pour le droit international de l’environnement. Pour ces ONG, la sécurité alimentaire de l’UE reste vulnérable à la volatilité des marchés des combustibles fossiles, une situation aggravée par les tensions géopolitiques, notamment celles liées au conflit iranien.
Vers une transition forcée vers des engrais plus durables ?
Cette initiative s’inscrit dans une dynamique plus large visant à réduire la dépendance de l’UE aux combustibles fossiles, un objectif devenu central après les crises énergétiques récentes. La Commission a d’ores et déjà annoncé son intention de renforcer la surveillance du marché des engrais et d’envisager la constitution de stocks stratégiques pour éviter de nouvelles pénuries. Elle explore également la possibilité de mettre en place des contrats sur le carbone (CfD) et des mandats réglementaires pour accélérer l’adoption d’engrais verts.
Ces mesures pourraient marquer le début d’une transition vers un modèle agricole moins dépendant des énergies fossiles, même si les défis restent nombreux. La faisabilité technique et économique de ces alternatives, ainsi que leur acceptation par les agriculteurs, seront des critères clés pour évaluer le succès de cette stratégie. Une chose est sûre : l’UE n’a plus le luxe de tergiverser. Entre sécurité alimentaire, autonomie stratégique et impératifs climatiques, les choix qui seront faits d’ici la fin de l’année détermineront pour longtemps la trajectoire de son agriculture.
Les engrais azotés, essentiels à l’agriculture moderne, sont produits à partir de gaz naturel, dont la Russie était l’un des principaux exportateurs vers l’Europe avant la guerre en Ukraine. Les tensions géopolitiques, comme l’invasion de l’Ukraine ou les perturbations au Moyen-Orient, perturbent l’approvisionnement en gaz, faisant flamber les coûts de production. Avec 80 % du prix de revient des engrais azotés liés au gaz naturel, toute crise dans ces régions se répercute immédiatement sur les prix pour les agriculteurs.