L’Union européenne (UE) s’apprête à franchir une étape inédite dans sa politique migratoire en invitant des responsables talibans à Bruxelles pour évoquer le renvoi de migrants afghans vers leur pays d’origine. Cette initiative, coordonnée avec la Suède, marque un tournant dans la gestion des flux migratoires en provenance d’Afghanistan, alors que plusieurs États membres durcissent leur approche sur ce dossier sensible, comme le rapporte le Figaro.

Ce qu'il faut retenir

  • Une vingtaine de pays de l’UE cherchent à renvoyer des migrants afghans, notamment ceux condamnés par la justice.
  • La Commission européenne prévoit d’inviter prochainement des responsables talibans à Bruxelles pour des discussions techniques.
  • L’Allemagne et l’Autriche ont déjà procédé à des expulsions groupées d’Afghans condamnés, via des vols charters facilités par le Qatar.
  • Plus de 5 millions d’Afghans sont rentrés d’Iran et du Pakistan depuis 2023, souvent de manière forcée, dans un contexte de crise humanitaire persistante.
  • Les ONG et une partie de la gauche critiquent cette politique, estimant qu’elle met en danger des vies humaines.

Un dialogue controversé avec un régime non reconnu par l’UE

La Commission européenne a annoncé lundi à l’AFP son intention d’inviter des responsables talibans à Bruxelles pour des discussions portant spécifiquement sur les modalités de renvoi de migrants afghans. Cette invitation intervient dans un contexte où l’UE ne reconnaît pas officiellement le régime taliban, au pouvoir depuis 2021. Pour que ces représentants puissent se rendre en Belgique, ils devront obtenir des exemptions spéciales, une démarche que les autorités belges seraient prêtes à étudier, selon les informations disponibles.

Cette initiative s’inscrit dans la continuité de deux déplacements européens en Afghanistan, organisés en janvier 2026, afin d’aborder les mêmes sujets. L’objectif affiché est désormais de « poursuivre ces discussions au niveau technique » à Bruxelles, sans qu’aucune date précise n’ait encore été arrêtée pour cette rencontre. Une lettre sera envoyée « de façon imminente » à Kaboul pour fixer un rendez-vous, précise un porte-parole de l’exécutif européen.

Des expulsions déjà engagées par certains États membres

Plusieurs pays de l’UE ont déjà franchi le pas en matière de renvoi forcé. L’Allemagne, pionnière en la matière, procède depuis 2024 à l’expulsion groupée d’une centaine d’Afghans condamnés par la justice, via des vols charters organisés avec l’aide du Qatar. Cette politique a été accélérée après une série d’attaques médiatisées, dont une à la voiture-bélier en 2025. L’Autriche, de son côté, a reçu en septembre 2025 une délégation de représentants talibans à Vienne pour discuter des modalités pratiques de ces renvois.

D’autres États, comme la Belgique ou la Suède, s’inspirent de ces exemples et cherchent désormais à suivre une ligne plus ferme en matière migratoire. Une vingtaine de pays de l’UE ont d’ailleurs adressé une missive à Bruxelles en octobre 2025, réclamant « des solutions diplomatiques et pratiques » pour avancer sur ce dossier délicat. Ces démarches reflètent une volonté commune de durcir les politiques migratoires au sein de l’Union.

Un contexte afghan marqué par une crise humanitaire persistante

Les discussions européennes avec les talibans surviennent alors que l’Afghanistan fait face à une crise humanitaire majeure. Depuis 2023, plus de 5 millions d’Afghans sont rentrés d’Iran et du Pakistan, souvent sous la contrainte. Selon les organisations internationales, la majorité de ces rapatriés vit dans une précarité extrême, sans logement stable ni emploi. Cette situation complexe pose un défi supplémentaire aux Européens, qui doivent évaluer les risques liés à ces renvois forcés.

En 2025, les Afghans restaient la nationalité la plus représentée parmi les demandes d’asile dans l’UE. Pourtant, après des décennies de conflit et d’accueil de centaines de milliers de réfugiés, le Vieux Continent semble désormais chercher des alternatives pour réduire ces flux, y compris par le biais de renvois vers un pays où les conditions de vie restent extrêmement difficiles.

Les critiques des ONG et les questions éthiques soulevées

Cette politique de renvoi est vivement dénoncée par la gauche politique et les organisations non gouvernementales. « Renvoyer des Afghans dans un pays où près de la moitié de la population ne parvient pas à se nourrir n’est pas une politique migratoire, c’est une décision qui pourrait coûter des vies », a alerté Lisa Owen, du International Rescue Committee. D’autres associations craignent que ces discussions à Bruxelles permettent aux talibans d’identifier des personnes ciblées pour un renvoi, mettant en péril leurs droits fondamentaux.

Les détracteurs de cette approche soulignent également les risques liés au dialogue avec un régime non reconnu. « Ces visites posent une avalanche de questions pratiques et éthiques », rappelle un diplomate européen, interrogé par l’AFP. Parmi les enjeux : comment délivrer des passeports à des personnes dont les ambassades en Europe ne sont pas reconnues par les talibans ? Lors de leurs déplacements en Afghanistan, les Européens se sont notamment renseignés sur la capacité d’accueil de l’aéroport de Kaboul et d’autres détails logistiques.

« Ces échanges visent avant tout à régler des détails d’ordre pratique : comment, par exemple, organiser le retour de personnes dont les documents ne sont plus reconnus par les autorités afghanes ? »
— Un porte-parole de la Commission européenne

Les prochaines étapes et les incertitudes persistantes

Si les discussions avec les talibans doivent se poursuivre à Bruxelles, leur organisation reste encore floue. Aucune date n’a été officiellement annoncée, et les modalités pratiques restent à définir. Les autorités européennes insistent sur le caractère technique de ces échanges, tout en reconnaissant que leur portée politique et symbolique est majeure.

En attendant, la pression s’accentue sur les États membres pour clarifier leur position. Certains pays, comme l’Italie ou la Suède, pourraient bientôt emboîter le pas à l’Allemagne et à l’Autriche en matière d’expulsions ciblées. Pourtant, les défis logistiques et éthiques demeurent nombreux, dans un contexte où la situation en Afghanistan reste instable et où les droits humains sont régulièrement bafoués par le régime taliban.

Et maintenant ?

Les prochaines semaines pourraient voir se concrétiser les modalités des discussions entre l’UE et les talibans, avec une possible rencontre à Bruxelles dans les mois à venir. Les décisions prises lors de ces échanges pourraient influencer la politique migratoire européenne à moyen terme, notamment si d’autres États membres emboîtent le pas aux pays déjà engagés dans des renvois forcés. Reste à savoir si ces démarches permettront de concilier fermeté migratoire et respect des droits fondamentaux, dans un pays où la crise humanitaire s’aggrave.

Ces initiatives européennes surviennent alors que le débat sur la gestion des migrations reste plus que jamais au cœur des préoccupations politiques, en pleine montée des discours souverainistes et anti-immigration dans plusieurs États membres. Pour l’instant, l’équilibre entre fermeté et éthique reste à trouver.

L’UE justifie ces échanges par la nécessité de trouver des solutions pratiques pour organiser les renvois de migrants afghans, notamment ceux condamnés par la justice. Selon les autorités européennes, ces discussions visent à résoudre des questions techniques, comme la délivrance de documents ou la logistique des vols, sans pour autant valider la légitimité du régime taliban.