La Russie franchit une nouvelle étape dans sa politique d’influence en Moldavie. Selon Le Figaro, Vladimir Poutine a signé vendredi 15 mai 2026 un décret facilitant l’obtention de la nationalité russe pour les habitants de la Transnistrie, une région moldave russophone de facto autonome depuis 1991. Cette mesure s’inscrit dans la continuité des dispositifs similaires mis en place en Ukraine, en Géorgie et dans d’autres territoires sous influence russe, où Moscou a progressivement étendu son contrôle par le biais de la « passeportisation ».

Ce qu'il faut retenir

  • Un décret signé le 15 mai 2026 supprime trois critères obligatoires pour obtenir un passeport russe en Transnistrie : une résidence de cinq ans en Russie, la maîtrise du russe et la connaissance de l’histoire et de la législation russes.
  • La région, peuplée d’environ 500 000 habitants, abrite depuis 1992 une garnison russe, sans que Moscou ne reconnaisse officiellement l’indépendance de la « République moldave du Dniestr ».
  • La présidente moldave Maia Sandu y voit une manœuvre pour recruter des soldats en Ukraine, tandis que des analystes soulignent une volonté de Moscou de maintenir son influence dans ce « conflit gelé ».
  • Cette politique rappelle celle menée en Ukraine (Donetsk, Lougansk) et en Géorgie (Abkhazie, Ossétie du Sud), où la Russie a déjà facilité l’accès à la citoyenneté russe.

Une procédure simplifiée pour une région sous influence russe

Concrètement, le texte publié par le Kremlin, cité par le journal russe Kommersant, dispense les habitants de Transnistrie des trois conditions habituellement requises pour obtenir un passeport russe. Jusqu’ici, il fallait justifier d’une résidence de cinq ans sur le sol russe, démontrer une maîtrise courante de la langue russe et prouver une connaissance minimale de l’histoire et de la législation russes. Désormais, les demandes pourront être déposées directement auprès d’un consulat ou d’une mission diplomatique russe, précise le quotidien moscovite. Le décret précise que cette mesure vise à « protéger les droits et libertés des citoyens et des hommes ».

La Transnistrie, une bande de terre de 4 000 km² située à la frontière ukrainienne, est un territoire séparatiste pro-russe depuis l’éclatement de l’URSS. Bien que la Moldavie considère cette région comme sienne, Moscou y maintient une présence militaire symbolique depuis 1992, sans jamais avoir reconnu officiellement son indépendance. Les relations entre Chisinau et Moscou se sont fortement dégradées depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, la Moldavie s’alignant progressivement sur les positions occidentales.

Kiev et Chisinau dénoncent une manœuvre pour alimenter la guerre en Ukraine

La présidente moldave Maia Sandu n’a pas tardé à réagir. Lors d’une conférence de presse à Tallinn, en Estonie, samedi 16 mai, elle a déclaré : « Concernant le décret publié par Poutine, ils ont probablement besoin de plus de monde à envoyer en Ukraine pour la guerre. » Elle a rappelé que, depuis 2022, la majorité des Transnistriens avaient choisi de prendre la nationalité moldave pour se prémunir contre l’instabilité régionale. « Ils se sentaient plus en sécurité avec la citoyenneté moldave qu’avec celle de la Russie », a-t-elle ajouté.

Cette analyse rejoint celle de plusieurs observateurs, qui voient dans cette mesure une tentative de Moscou d’élargir son vivier de recrutement pour l’armée russe. Depuis le début du conflit ukrainien, la Russie a en effet massivement recours à des conscrits et des mercenaires issus de territoires sous son contrôle ou son influence, comme en Crimée, dans le Donbass ou encore en Transnistrie. Pourtant, certains experts tempèrent cette interprétation. Selon Dionis Cenuşa, chercheur au sein du think tank britannique RUSI, « presque tous les résidents de Transnistrie ayant souhaité obtenir la citoyenné russe l’ont fait avant 2022 ». Les nouveaux bénéficiaires seraient donc principalement des réfugiés ukrainiens ayant fui la guerre et s’étant installés dans la région.

Un outil d’influence plutôt qu’un réservoir de soldats

Pour Igor Delanoë, directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe et enseignant à Sciences Po Paris, cette décision s’inscrit dans une stratégie plus large de Moscou pour consolider son emprise sur les « conflits gelés » de l’ex-URSS. « On assiste à un effet de déjà-vu », souligne-t-il. Dès 2014, après l’annexion de la Crimée et le déclenchement de la guerre dans le Donbass, la Russie avait lancé une politique agressive de « passeportisation » dans les territoires occupés. Un décret similaire avait été signé en avril 2019 pour faciliter l’accès à la citoyenneté russe dans les républiques populaires de Donetsk et Lougansk, avant que ces territoires ne soient officiellement annexés en septembre 2022. Plus récemment, le 4 mars 2026, Poutine a prolongé indéfiniment cette procédure simplifiée pour les habitants des régions ukrainiennes occupées de Donetsk, Lougansk, Kherson et Zaporijjia.

Cette stratégie a également été déployée en Géorgie. En mai 2025, Moscou avait simplifié l’obtention de passeports russes pour les habitants des républiques séparatistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, deux territoires reconnus par la Russie mais non par la communauté internationale. La Transnistrie, qui entretient des liens étroits avec ces deux entités, n’est donc pas une exception. « La Russie cherche avant tout à dissuader toute tentative de prise de contrôle de la région par la force, avec ou sans l’accord de la Moldavie », explique Delanoë. Depuis le retrait partiel des troupes russes de la rive occidentale du Dniepr en Ukraine à l’automne 2022, Moscou a en effet perdu une partie de son levier opérationnel dans la région.

Une région sous tension, entre Moldavie et aspirations pro-russes

La Transnistrie, peuplée majoritairement de russophones, a proclamé son indépendance en 1990, avant d’entrer en guerre contre Chisinau. Le conflit s’est soldé par un cessez-le-feu en 1992 et la présence d’une force de maintien de la paix russe sur place, composée de quelques centaines de soldats. Malgré l’absence de reconnaissance internationale, la région fonctionne comme un État de facto, avec ses propres institutions, sa monnaie (le rouble transnistrien) et une économie largement tournée vers la Russie. Moscou y exerce une influence économique et politique majeure, notamment via le gaz et l’électricité, dont la Transnistrie dépend presque exclusivement.

Pourtant, depuis l’arrivée au pouvoir de Maia Sandu en 2020, la Moldavie a opéré un virage pro-européen, obtenant en 2024 le statut de candidat à l’adhésion à l’Union européenne. Ce rapprochement avec Bruxelles a exacerbé les tensions avec Moscou, qui multiplie les pressions économiques et politiques sur Chisinau. La question de la Transnistrie reste l’un des principaux points de friction, d’autant que certains milieux nationalistes russes rêvent encore de créer une « Novorossia », une entité regroupant les régions russophones de l’Ukraine et de la Moldavie le long de la mer Noire. Un projet dont la faisabilité s’éloigne chaque jour un peu plus, compte tenu de l’affaiblissement militaire et stratégique de la Russie en Ukraine.

Et maintenant ?

La Moldavie, désormais candidate à l’UE, pourrait saisir cette décision russe pour accélérer sa demande d’adhésion et renforcer ses liens avec Bruxelles. De son côté, Moscou, affaiblie par la guerre en Ukraine, devrait continuer à jouer la carte de la « passeportisation » pour maintenir son influence dans les territoires sous son contrôle, même si ses moyens militaires et économiques se réduisent. La prochaine étape consistera à observer la réaction de la communauté internationale, notamment de l’Union européenne et des États-Unis, face à cette nouvelle mesure considérée comme une ingérence dans les affaires intérieures de la Moldavie. Une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU pourrait être convoquée dans les prochaines semaines pour évoquer cette question.

La Transnistrie, quant à elle, reste un foyer de tensions où se croisent les intérêts géopolitiques de la Russie, de la Moldavie et de l’Ukraine. Si la guerre en Ukraine venait à s’achever par un cessez-le-feu ou une victoire russe, la question de l’avenir de cette région pourrait resurgir avec une acuité particulière. En attendant, Moscou maintient sa stratégie : renforcer son emprise sur les territoires où elle peut encore peser, quitte à instrumentaliser la citoyenneté comme un outil de domination.

Selon les analystes, cette mesure s’inscrit dans une stratégie plus large de Moscou pour consolider son influence dans les territoires sous son contrôle ou son influence. En Transnistrie, comme en Ukraine (Donetsk, Lougansk) ou en Géorgie (Abkhazie, Ossétie du Sud), la « passeportisation » permet à la Russie de maintenir un levier d’influence et de dissuader toute tentative de prise de contrôle par la force. Certains y voient aussi une manœuvre pour recruter des soldats en Ukraine, bien que cette interprétation soit contestée par des experts comme Dionis Cenuşa, du RUSI, qui souligne que la majorité des nouveaux bénéficiaires seraient des réfugiés ukrainiens déjà présents dans la région.

Ce décret intervient dans un contexte de tensions accrues entre Chisinau et Moscou, la Moldavie s’alignant progressivement sur les positions occidentales depuis l’arrivée au pouvoir de Maia Sandu en 2020. La Russie, qui voit d’un mauvais œil le rapprochement de la Moldavie avec l’Union européenne, utilise la question transnistrienne comme un moyen de pression. La présidente moldave a d’ailleurs dénoncé une manœuvre visant à recruter des soldats pour la guerre en Ukraine. La Moldavie, désormais candidate à l’UE, pourrait à l’inverse utiliser cette décision pour accélérer son processus d’adhésion et renforcer ses liens avec Bruxelles.