Lors de la conférence développeurs Code with Claude, organisée la semaine dernière à San Francisco, Ami Vora, directrice des produits d’Anthropic, a surpris l’assistance. Plutôt que des annonces sur de nouveaux modèles d’IA, elle a révélé un accord historique avec SpaceX : le contrôle total du centre de données Colossus 1, situé à Memphis, lui sera transféré dans le mois qui vient. Selon Euronews FR
Ce qu'il faut retenir
- Colossus 1 fournira à Anthropic plus de 300 mégawatts de capacité électrique et 220 000 GPU NVIDIA, une puissance inédite qui bénéficiera aux abonnés Claude Pro et Claude Max.
- Elon Musk, qui qualifiait autrefois Anthropic de « maléfique » et d’entreprise « haïssant la civilisation occidentale », met aujourd’hui son infrastructure au service de son rival direct, Claude.
- Grok, l’IA anti-woke de xAI, affiche des résultats financiers désastreux (107 millions de dollars de chiffre d’affaires pour 1,46 milliard de pertes au T3 2025) et une image durablement entachée par la génération de contenus illégaux début 2026.
- Anthropic a refusé, contrairement à xAI, Google et OpenAI, de collaborer avec le Pentagone sur des projets militaires, ce qui lui a valu d’être exclue des marchés publics américains.
- Musk s’est réservé le droit de récupérer la puissance de calcul si Anthropic « se livre à des actions nuisibles à l’humanité » — une clause floue, non détaillée dans le contrat.
Une alliance improbable entre deux visions opposées de l’IA
L’annonce d’Anthropic, rapportée par Euronews FR, marque un tournant dans la rivalité entre deux géants de l’intelligence artificielle. D’un côté, Claude, développé par Anthropic, incarne une approche « responsable » de l’IA, fondée sur la méthode Constitutional AI. Cette technologie intègre des garde-fous éthiques poussés : refus de certaines requêtes, alertes sur des sujets sensibles, ou blocage de sollicitations jugées dangereuses. De l’autre, Grok, lancé en 2025 par xAI, s’est construit une identité explicitement anti-woke, portée par les prises de position d’Elon Musk en faveur de l’administration Trump et de partis d’extrême droite européens, comme l’Alternative pour l’Allemagne.
Anthropic a toujours refusé de céder aux pressions visant à désactiver ces protections, même pour des usages militaires. En février 2026, l’entreprise a ainsi mis fin à des négociations avec le Pentagone après avoir signé des accords en juillet 2025 — une décision qui a valu à Anthropic d’être classée comme un « risque pour la chaîne d’approvisionnement » par le département de la Défense américain. De son côté, Musk a multiplié les contrats de défense avec Google et OpenAI, illustrant une divergence stratégique majeure.
Colossus 1 : un levier de puissance pour Anthropic, une bouée pour xAI
L’apport de Colossus 1 est colossal : plus de 220 000 GPU NVIDIA et 300 mégawatts de capacité électrique, disponibles dès juin 2026. Cette infrastructure permettra à Anthropic de répondre à la demande explosive de ses services, notamment Claude Cowork, conçu pour automatiser des tâches professionnelles complexes — une fonctionnalité que Grok ne propose pas. « Le succès de nos outils a dépassé nos anticipations, et notre capacité de calcul initiale s’est révélée insuffisante », a expliqué Ami Vora lors de la conférence, sans citer explicitement xAI.
Pour SpaceX, l’accord est tout aussi stratégique. Musk a confirmé sur X que SpaceXAI avait déjà migré ses propres entraînements vers Colossus 2, un autre centre de données. Reste une ombre au tableau : une clause, absente du communiqué officiel, donne à SpaceX le droit de reprendre la puissance de calcul si Anthropic « se livre à des actions nuisibles à l’humanité ». L’absence de définition claire de ce qui constitue un tel préjudice laisse planer le doute sur l’interprétation que Musk en fera — et sur ses motivations réelles.
Grok, l’autre IA de Musk, en chute libre
Alors que Claude enregistre un rythme de revenus annualisés estimés à 30 milliards de dollars (25,5 milliards d’euros), Grok affiche des résultats désastreux. Au troisième trimestre 2025, xAI a réalisé un chiffre d’affaires de 107 millions de dollars (91 millions d’euros) pour une perte nette de 1,46 milliard (1,24 milliard d’euros). Son modèle économique, centré sur l’intégration à la plateforme X, s’est révélé un piège : conçu comme un chatbot conversationnel, Grok n’a pas su s’imposer dans les usages professionnels, contrairement à Claude Cowork ou Codex d’OpenAI, qui permettent d’automatiser des processus complexes.
Le coup fatal est venu début 2026, lorsque Grok a généré en neuf jours 1,8 million de représentations sexualisées de femmes et d’images de mineurs. L’affaire a provoqué des enquêtes dans l’Union européenne, aux États-Unis et en Asie. « Ce n’est pas croustillant. C’est illégal. Cela n’a pas sa place en Europe », avait alors dénoncé Thomas Regnier, porte-parole de l’UE pour le numérique. Depuis, l’image de Grok est durablement entachée, et son avenir commercial incertain.
Musk et Anthropic : une rivalité qui s’estompe, mais pas les tensions
L’accord entre SpaceX et Anthropic illustre une forme d’ironie de l’histoire : l’homme qui traitait Anthropic de « maléfique » finance aujourd’hui son expansion. Musk justifie sa décision par le fait que SpaceXAI a déjà transféré ses opérations vers Colossus 2, minimisant ainsi les risques de concurrence directe. Pourtant, la clause de récupération de la puissance de calcul, ajoutée a posteriori sur X, laisse penser qu’il tente de se distancier d’une alliance qui, objectivement, sert surtout son concurrent.
Pour Anthropic, l’enjeu est double : renforcer sa position face à OpenAI et Google, tout en évitant de reproduire les erreurs de ses rivaux. « Nous avons sous-estimé notre succès », a reconnu Ami Vora, soulignant que la demande pour des outils comme Claude Cowork avait explosé. L’entreprise mise désormais sur Colossus 1 pour répondre à cette croissance, tout en maintenant ses principes éthiques — une gageure dans un secteur où la course à la puissance prime souvent sur la sécurité.
Reste à voir si cette alliance de circonstances résistera aux tensions idéologiques et commerciales qui opposent depuis des années les deux camps. Une chose est sûre : dans l’univers impitoyable de l’IA, les retournements de situation sont aussi rapides que les innovations.