Le ministre syrien des Affaires étrangères, Asaad Hassan al-Shaibani, a mis en garde contre les dangers d’un retour massif et non encadré des Syriens réfugiés en Europe. Lors d’un entretien exclusif avec Euronews FR, il a souligné que des mesures précipitées, sans soutien financier ni environnement stable, risqueraient de plonger la Syrie dans le chaos. Cette déclaration intervient alors que plusieurs États européens, notamment l’Allemagne, plaident pour un rapatriement accéléré des réfugiés syriens.
Ce qu'il faut retenir
- 1,3 million de Syriens ont quitté leur pays depuis le début du conflit en 2011, selon les estimations des Nations unies.
- Le chancelier allemand Friedrich Merz a proposé que 80 % des Syriens réfugiés en Europe retournent en Syrie d’ici 2030.
- Le ministre syrien a rejeté toute idée de retour forcé, insistant sur la nécessité d’un cadre financier et politique pour éviter une catastrophe humanitaire.
- L’Union européenne conditionne désormais son aide financière à la protection des minorités en Syrie et à la stabilité politique.
- Le Conseil européen a rétabli en mai 2026 l’accord de coopération avec la Syrie, suspendu depuis 2021, et levé les sanctions économiques imposées au pays.
Un retour précipité « conduirait au chaos », selon Damas
Assad Hassan al-Shaibani a reçu une délégation européenne dirigée par la haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, Kaja Kallas, à Bruxelles cette semaine. L’objectif affiché était de discuter des modalités d’un soutien européen à la transition politique syrienne, dans un contexte post-Assad marqué par une guerre civile dévastatrice et un exode massif de population. « Nous avons prévenu que forcer le retour involontaire et indigne des Syriens conduirait au chaos », a-t-il déclaré à Euronews FR.
Selon le ministre, la Syrie n’est pas encore prête à accueillir des centaines de milliers de retours. Il a rappelé que la reconstruction économique et la garantie de la sécurité des minorités – religieuses, ethniques ou politiques – devaient précéder toute politique de rapatriement à grande échelle. « Il n’y a ni majorité ni minorité, seulement des Syriens », a-t-il affirmé, tout en insistant sur l’urgence d’un cadre international pour faciliter ce processus.
L’Allemagne et l’UE divisées sur la question des retours
La proposition du chancelier allemand Friedrich Merz, formulée en début d’année, a relancé le débat en Europe. Selon lui, 80 % des Syriens ayant fui le pays depuis 2011 pourraient rentrer en Syrie d’ici 2030. Cette déclaration a suscité une vive controverse. Plusieurs organisations de défense des droits de l’homme, ainsi que des partis d’opposition, ont mis en garde contre les risques de retours forcés, soulignant que des milliers de vies seraient mises en danger.
Les chiffres avancés par Merz ont également été contestés. L’Institut économique allemand a estimé que le nombre de Syriens actifs sur le marché du travail en Allemagne était bien supérieur à ce qu’a avancé le chancelier. Par ailleurs, Berlin n’a pas encore précisé comment ces retours seraient organisés ni quels dispositifs seraient mis en place pour les accompagner.
Dans ce contexte, la position syrienne reste ferme : « Nous n’encourageons pas le retour des Syriens de manière précipitée et non organisée », a réaffirmé al-Shaibani. Il a ajouté que Damas ne s’était engagé sur aucun calendrier ni objectif chiffré concernant les rapatriements, malgré les pressions européennes.
L’UE durcit sa politique migratoire tout en exigeant des garanties
Alors que certains États membres de l’Union européenne durcissent leur politique d’asile, Bruxelles conditionne désormais son aide financière à la Syrie à des garanties en matière de droits humains et de protection des minorités. « Pour nous, il est important que toutes les minorités soient prises en compte par le gouvernement, il doit y avoir une inclusion », a déclaré Kaja Kallas à l’issue des discussions. « C’est pourquoi nous proposons notre aide pour rédiger la constitution afin que des élections puissent avoir lieu. »
Un diplomate européen, cité par Euronews FR, a confirmé que l’UE prenait très au sérieux les inquiétudes concernant l’inclusivité, y voyant une condition sine qua non pour approfondir les relations avec Damas. Ces exigences s’inscrivent dans une stratégie plus large visant à stabiliser la Syrie et à en faire un partenaire régional, à condition que le pays s’éloigne des « acteurs malveillants » opérant dans la région, en particulier la Russie.
Normalisation des relations économiques malgré les tensions
Malgré les désaccords persistants, l’Union européenne a pris plusieurs mesures symboliques en direction de la Syrie. Cette semaine, le Conseil européen a annoncé le rétablissement de la pleine mise en œuvre de l’accord de coopération entre l’UE et Damas, suspendu pour la première fois en 2021. Ce texte permettra d’accroître les échanges commerciaux bilatéraux. Par ailleurs, l’UE a levé l’année dernière les sanctions économiques imposées à la Syrie après la chute du régime d’Assad.
Le ministre syrien a balayé les craintes concernant une possible marginalisation des minorités, affirmant que « puisque les pays européens n’acceptent plus les demandes d’asile des Syriens qui quittent le pays, cela montre qu’ils perçoivent que la situation est sûre et stable ». Une affirmation qui contraste avec les alertes des ONG sur les risques de persécutions et d’insécurité persistantes dans certaines régions.
Si l’objectif affiché reste la stabilisation de la Syrie, la méthode divise. Entre impatience européenne et prudence syrienne, le chemin vers une solution durable s’annonce semé d’embûches. Une chose est certaine : sans un engagement concret des deux parties, le risque de chaos, tel que redouté par al-Shaibani, pourrait bien devenir une réalité.
L’Union européenne considère que la stabilisation de la Syrie passe par un retour progressif des réfugiés, afin de réduire la pression démographique et économique sur les pays d’accueil européens. Bruxelles y voit aussi un moyen de renforcer son influence au Moyen-Orient et de marginaliser les acteurs jugés hostiles, comme la Russie.
L’Union européenne exige deux garanties principales : la protection effective des minorités ethniques et religieuses en Syrie, et la tenue d’élections libres dans un cadre constitutionnel rénové. Ces conditions visent à s’assurer que la transition politique soit inclusive et durable.