À l’occasion de la Journée mondiale de l’environnement, célébrée le 5 juin, l’Organisation des Nations unies a une nouvelle fois alerté sur l’urgence climatique en soulignant que le seuil de 1,5 °C de réchauffement, fixé par l’accord de Paris en 2015, risque d’être dépassé. Dans un contexte marqué par les conflits armés et leurs répercussions économiques, les enjeux environnementaux peinent à s’imposer comme une priorité mondiale. Pourtant, le même jour a été publié le « Rapport sur la justice mondiale » du Laboratoire sur les inégalités mondiales (World Inequality Lab, WIL), fondé par l’économiste français Thomas Piketty. Comme le rapporte Courrier International, ce document propose un scénario ambitieux pour 2100, reposant sur une « transformation radicale du système financier mondial » et un modèle économique fondé sur la sobriété et la justice sociale.

Ce qu'il faut retenir

  • L’ONU alerte sur le dépassement imminent du seuil de 1,5 °C de réchauffement climatique, fixé par l’accord de Paris en 2015.
  • Le 5 juin, le World Inequality Lab publie un rapport proposant un modèle de sobriété et de justice sociale pour limiter le réchauffement à l’horizon 2100.
  • Ce plan prévoit une redistribution des richesses via un fonds alimenté par une taxe de 20 % sur les milliardaires et un impôt sur le revenu à 90 % pour les plus aisés.
  • La croissance des pays riches serait limitée à 0,5 % par an, et le nombre d’heures travaillées passerait de 2 000 à 1 000 par an d’ici 2100.
  • Les banques mondiales ont augmenté de près de 8 % leurs financements dans les énergies fossiles en 2025, selon le rapport « Banking on Climate Chaos ».

Un modèle économique alternatif pour sauver la planète

Le rapport du WIL, élaboré par quelque 200 chercheurs, envisage un monde où le revenu moyen atteindrait environ 5 000 euros brut par mois dans tous les pays. Aujourd’hui, ce revenu varie entre 290 euros en Afrique subsaharienne et 4 590 euros en Amérique du Nord. Pour y parvenir, les auteurs prônent une réduction de l’empreinte matérielle des économies en réorientant les activités vers des secteurs moins gourmands en ressources, comme l’éducation ou la santé. « Cette suffisance, ou sobriété, passe par une diminution de l’empreinte matérielle de nos économies en réorientant l’activité vers des secteurs peu consommateurs de ressources, comme l’éducation ou la santé », explique la RTBF.

La redistribution des richesses serait financée par un fonds mondial pour la justice, alimenté par une taxe de 20 % sur les milliardaires et un impôt sur le revenu porté à 90 % pour les tranches les plus élevées. Autant dire que ce scénario suppose une refonte complète des politiques fiscales actuelles. Bref, il s’agit d’un projet qui « conteste le monopole de la représentation du futur » porté par certains discours « technoautoritaires », comme l’a souligné l’économiste et coauteur du rapport, Lucas Chancel, dans Le Devoir.

Un plan classé à gauche, mais qui divise déjà

Le rapport du WIL ne cache pas ses orientations politiques. Il s’agit d’une « initiative de la gauche éco-socialiste moderne dans la bataille mondiale des idées pour façonner l’avenir », relève The Guardian. Pour le quotidien britannique, il s’agit aussi d’un « exercice d’idéalisme humain et d’imagination, deux qualités de plus en plus malmenées par les algorithmes des réseaux sociaux, l’intelligence artificielle et le cynisme mercantile des politiciens d’extrême droite et des dirigeants d’entreprise ».

Face aux critiques, les auteurs du rapport insistent sur le fait que la sobriété ne signifie pas décroissance. « Sobriété ne veut pas dire décroissance », a précisé Cornelia Mohren, chercheuse au WIL. Il s’agit plutôt d’envisager une autre façon de travailler et de consommer, en privilégiant la qualité à la quantité. Utopie ou pas, ce modèle offre une alternative au « technosolutionnisme climaticide » de ceux qui misent sur des solutions comme la colonisation de Mars ou l’exploitation accrue des ressources terrestres.

« Le climat et le social sont une seule et même lutte. Il n’y aura pas de transition durable sans transformation de notre système économique. » — Deniz Agbaba, directrice de Greenpeace Belgique, dans Le Soir

Les banques, toujours plus investies dans les énergies fossiles

Alors que le rapport du WIL appelle à une refonte du système financier mondial, une analyse des activités des 65 plus grandes banques mondiales en 2025 révèle une augmentation de près de 8 % de leurs financements dans le secteur des énergies fossiles. Selon El País, cela représente 64 milliards de dollars (55 milliards d’euros) supplémentaires consacrés à des investissements incompatibles avec les objectifs climatiques. Ces données, issues du rapport « Banking on Climate Chaos », soulignent l’écart entre les discours et les actes des institutions financières.

Cette situation s’inscrit dans un contexte où les États peinent à aligner leurs politiques économiques sur les impératifs climatiques. Pourtant, des signaux encourageants émergent par endroits. Une étude publiée le 4 juin dans la revue américaine Science révèle que les mangroves, après des décennies de déclin, connaissent une résurgence grâce à une moindre dégradation et à une expansion naturelle. « Des décennies d’efforts de restauration ont aidé les forêts dégradées, mais le plus grand changement est venu de la capacité des mangroves à se régénérer dès lors que la déforestation a cessé », a indiqué la BBC.

Les canicules menacent la productivité en Inde

En Inde, où le secteur de la confection emploie 45 millions de personnes et représente 39 milliards de dollars (34 milliards d’euros), les températures extrêmes pèsent sur la productivité. Selon un rapport d’un centre de recherche américain, des entreprises comme Uniqlo, Marks & Spencer, Tesco, Levi’s ou Jack & Jones subissent des baisses de productivité pouvant atteindre 10 % pendant les vagues de chaleur. Comme le rapporte Bloomberg, cette situation illustre les conséquences concrètes du réchauffement sur l’économie mondiale.

Et maintenant ?

Ce rapport du WIL, bien que théorique, ouvre un débat sur les moyens de concilier justice sociale et transition écologique. Son application dépendra largement de la volonté politique des États et de la capacité des citoyens à faire pression sur les institutions. Les prochaines échéances, comme la COP30 prévue en 2026, pourraient offrir une tribune pour discuter de ces propositions. Reste à voir si les gouvernements seront prêts à remettre en cause les modèles économiques dominants.

Une chose est sûre : dans un monde où les conflits et les crises économiques éclipseront souvent l’urgence climatique, l’innovation et la coopération internationale resteront des leviers essentiels pour éviter le pire.

Le seuil de 1,5 °C de réchauffement par rapport à l’ère préindustrielle a été fixé par l’accord de Paris en 2015 comme un objectif à ne pas dépasser pour limiter les impacts les plus graves du changement climatique, tels que la montée des océans, les vagues de chaleur ou la perte de biodiversité. Selon les scientifiques, le dépasser entraînerait des conséquences irréversibles pour de nombreux écosystèmes et communautés humaines.

« Banking on Climate Chaos » est un rapport annuel publié par une coalition d’ONG qui analyse les financements accordés par les grandes banques mondiales aux industries des énergies fossiles. Il met en lumière l’écart entre les engagements climatiques des institutions financières et leurs investissements réels dans les énergies polluantes.