Quatre-vingt-cinq ans après la première grande rafle de Juifs organisée en France sous l’Occupation, une exposition à l’ambassade de France à Berlin rend hommage aux victimes à travers 98 photographies inédites. Selon Euronews FR, ces clichés, redécouverts après plus de huit décennies, offrent pour la première fois un visage aux personnes arrêtées, aux bourreaux et à leurs complices lors de la rafle du « billet vert », survenue le 14 mai 1941 à Paris.
Ce qu'il faut retenir
- Le 14 mai 1941, près de 3 800 hommes juifs originaires majoritairement de Pologne et de Tchéquie ont été arrêtés lors de la rafle du « billet vert », sur ordre des SS et de la Gestapo.
- Les victimes ont été internées dans les camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande, puis déportées à Auschwitz-Birkenau en juillet 1942, où 3 100 d’entre eux ont été assassinés.
- 98 photographies, prises par le photographe Harry Croner sous l’autorité du SS Theodor Dannecker, ont été retrouvées en 2020 et exposées pour la première fois à Berlin le 11 mai 2026.
- Liliane Ryszfeld, survivante de 91 ans dont le père a été déporté, a assisté au vernissage de l’exposition à Berlin.
- L’exposition, organisée par la Claims Conference, le Mémorial de la Shoah et l’ambassade de France, est visible jusqu’au 9 juillet 2026.
- Les organisateurs appellent à la transmission de la mémoire face à la montée des discours de haine et de l’exclusion des Juifs dans certains pays européens.
Une rafle historique et son symbole : le « billet vert »
Le 14 mai 1941, la police française, sur ordre des autorités allemandes, lance la première grande rafle de Juifs en France occupée. Selon les archives, 3 747 hommes, majoritairement des étrangers originaires de Pologne et de Tchéquie, sont arrêtés après avoir reçu une convocation sur un papier vert les sommant de se présenter dans un gymnase pour « clarifier leur statut de résident ». Il ne s’agissait pas d’une simple démarche administrative, mais bien du début d’une opération systématique de persécution, comme le rappelle Euronews FR.
Les hommes arrêtés furent conduits dans les camps d’internement de Pithiviers et Beaune-la-Rolande, avant d’être déportés vers Auschwitz-Birkenau en juillet 1942. Sur les 3 747 hommes arrêtés, environ 700 ont réussi à s’échapper, mais 3 100 ont été assassinés à leur arrivée. Ce drame s’inscrit dans le cadre des politiques collaborationnistes du régime de Vichy, qui avait légalisé dès juin 1940 l’arrestation et l’internement des Juifs étrangers.
Des photographies redécouvertes après 80 ans de silence
Parmi les 98 clichés exposés à Berlin, on découvre des portraits d’hommes en costume, certains avec des valises, d’autres les mains vides, certains regardant l’objectif, d’autres détournant le regard. Ces images, prises par Harry Croner, un photographe berlinois d’origine juive par son père, ont une valeur historique et humaine inestimable. Croner, enrôlé de force dans la Wehrmacht en 1940, avait été contraint de documenter la rafle sous les ordres du SS-Hauptsturmführer Theodor Dannecker, responsable du « service des Juifs » de la Gestapo à Paris.
Les photographies, disparues pendant plus de huit décennies, ont été redécouvertes en 2020 et acquises par le Mémorial de la Shoah à Paris. Leur étude a permis de reconstituer une partie de l’histoire des victimes, mais aussi des bourreaux. Un livre, « La Rafle du *billet vert* », coécrit par Lior Lalieu, responsable de la photothèque du Mémorial, et Jean-Marc Dreyfus, a été publié en avril 2026 pour accompagner cette exposition. Les images ont été dévoilées au public pour la première fois le 10 mai 2026 à Paris, avant d’être présentées à Berlin dès le lendemain.
Le parcours de Harry Croner : entre contrainte et survie
Harry Croner, dont le père était juif, a été déclaré « inapte au service militaire » après seulement 18 mois dans la Wehrmacht en raison de ses origines. Interné en 1944 dans un camp de travail sur la côte normande, il a été libéré en 1945 après avoir été fait prisonnier par les Américains. De retour à Berlin après la guerre, il a repris son métier de photographe, travaillant pour la presse et le théâtre jusqu’à sa mort en 1992. Son histoire illustre les contradictions d’un régime qui a instrumentalisé des Juifs pour accomplir des tâches administratives avant de les persécuter.
Ces photographies, prises sous la contrainte, sont aujourd’hui un témoignage crucial de la machine nazie et de ses complices locaux. Elles rappellent aussi que l’histoire de la Shoah ne se résume pas à des chiffres, mais à des destins individuels brisés. Comme le souligne Euronews FR, ces images permettent de « donner un visage aux victimes », rendant leur mémoire plus tangible et plus humaine.
Le témoignage de Liliane Ryszfeld : une survie marquée par la perte
Parmi les visiteurs de l’exposition à Berlin figurait Liliane Ryszfeld, une survivante de 91 ans originaire de Pologne. Âgée de seulement six ans lors de la rafle du 14 mai 1941, elle a accompagné sa mère au commissariat de Vincennes, où son père, Mosjez Stoczyk, avait été convoqué. Originaire de Varsovie et volontaire dans l’armée française en 1939, ce dernier ne revint jamais. Interné à Pithiviers, puis déporté à Auschwitz-Birkenau en juin 1942, il fut assassiné à son arrivée.
« La rafle du billet vert a changé ma vie à jamais. Mon père a été convoqué et n’est jamais rentré à la maison », a déclaré Liliane Ryszfeld lors du vernissage. « Les photos retrouvées sont pour moi un événement qui bouleverse le monde. Cette rafle a été le déclencheur de tous mes cauchemars. » Elle a également évoqué un souvenir longtemps enfoui : une robe bleue à smocks qu’elle portait lors de sa dernière sortie avec son père, un détail qui lui est revenu des décennies plus tard. « Toutes les photos ont un sens, et surtout, elles sont notre mémoire. Notre mémoire et peut-être aussi notre avenir », a-t-elle ajouté.
Une exposition pour alerter sur les dérives actuelles
L’exposition « Faces of Memory : les images de la rafle du billet vert » s’inscrit dans un contexte où les discours de haine et les actes antisémites connaissent une recrudescence en Europe. Rüdiger Mahlo, représentant de la Claims Conference en Europe, a souligné lors de l’inauguration que « montrer cette exposition est essentiel, car nous assistons aujourd’hui à de nouvelles formes d’exclusion des Juifs dans la société ». Il a cité l’exemple d’élèves juifs quittant les écoles normales ou d’étudiants juifs évitant les universités, des signes qu’il qualifie de « préoccupants ».
François Delattre, ambassadeur de France en Allemagne, a également rappelé l’importance des archives et de la recherche historique face à la « falsification croissante de l’histoire en Europe et au-delà ». « Notre mémoire collective doit reposer sur des preuves tangibles, des témoignages et une recherche indépendante », a-t-il insisté. L’ambassadeur a ainsi mis en lumière les enjeux contemporains de cette exposition, qui dépasse le cadre commémoratif pour devenir un outil de vigilance.
La Claims Conference : 75 ans de lutte pour la mémoire et la justice
Derrière cette exposition se trouve la Conference on Jewish Material Claims Against Germany, plus connue sous le nom de Claims Conference. Fondée en 1951 par 23 organisations juives internationales, cette institution a pour mission de soutenir les survivants de la Shoah, d’indemniser les victimes et de restituer les biens spoliés. Depuis le début des négociations avec le gouvernement allemand en 1952, elle a versé plus de 90 milliards de dollars d’indemnisation. En 2024 seulement, 535 millions de dollars ont été distribués à plus de 200 000 survivants dans 83 pays, tandis que 888 millions de dollars ont été alloués à des organisations d’aide sociale proposant des soins à domicile, de l’alimentation et des médicaments.
« Nous ne pourrons jamais remplacer ceux qui ont disparu, mais nous devons trouver des moyens de transmettre ce que nous savons de la Shoah aux générations futures, afin qu’elle ne se répète pas », a déclaré Rüdiger Mahlo. La Claims Conference se positionne ainsi comme une gardienne de la mémoire, tout en continuant à œuvrer pour la justice et la reconnaissance des crimes du passé.
Un appel à la transmission de la mémoire
L’exposition « Faces of Memory » est le fruit d’une collaboration européenne entre la Claims Conference, l’ambassade de France en Allemagne, le Mémorial de la Shoah, et la Commission française pour la restitution des biens culturels (CIVS). Jacques Fredj, directeur du Mémorial de la Shoah, a lancé un appel solennel : « Vos archives ont une valeur inestimable. Confiez-les-nous pour contribuer à préserver l’histoire de la Shoah. » Liliane Ryszfeld, quant à elle, a exprimé son espoir que d’autres documents soient encore découverts : « Alors que notre génération disparaît peu à peu, j’espère que les familles endeuillées trouveront encore d’autres éléments pour que toute la vérité soit révélée. »
Cette exposition, à la fois historique et actuelle, rappelle que la mémoire n’est pas un devoir du passé, mais une nécessité pour l’avenir. Face aux résurgences de l’antisémitisme et aux tentatives de révisionnisme, elle s’impose comme un rappel nécessaire : les visages sur ces photographies étaient ceux de nos voisins, de nos concitoyens, de nos proches. Leur histoire doit continuer à être racontée.
Il s’agit de la première grande rafle de Juifs organisée en France occupée, menée le 14 mai 1941 à Paris. Environ 3 800 hommes juifs, principalement originaires de Pologne et de Tchéquie, ont été arrêtés sur convocation d’un « billet vert » et envoyés dans les camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande avant d’être déportés vers Auschwitz-Birkenau.
Les 98 clichés, pris par Harry Croner sous les ordres des nazis, sont les seuls témoignages visuels connus de cette rafle. Ils permettent de donner un visage aux victimes et aux bourreaux, offrant ainsi une dimension humaine et historique irremplaçable à cet événement.