En 1956, Romain Gary recevait le prix Goncourt pour Les Racines du ciel, un roman engagé en faveur de la protection des éléphants au Tchad. Soixante-dix ans plus tard, la réalité sur le terrain est autrement plus brutale. Selon Le Figaro, les employés du Parc national de Zakouma, en première ligne contre le braconnage, mettent leur vie en danger pour préserver les pachydermes, mais aussi les girafes et les buffles de la région.
Ce qu'il faut retenir
- En janvier 2025, des gardes du parc de Zakouma ont été pris pour cible par des braconniers, subissant des tirs à balles réelles.
- Daoud Abakar, garde forestier, porte encore les stigmates de cet affrontement : une balle entrée par son pectoral et ressortie par son omoplate, laissant une cicatrice profonde.
- Malgré les moyens limités, les gardes forestiers interviennent souvent avec l’appui de l’armée tchadienne pour protéger la faune menacée.
- Le braconnage au Tchad s’inscrit dans un phénomène régional, alimentant un trafic international d’ivoire et de trophées.
- Le roman de Romain Gary, Les Racines du ciel, reste une référence symbolique pour la cause environnementale en Afrique centrale.
Des gardes forestiers en première ligne face au braconnage
Daoud Abakar, un garde expérimenté du Parc national de Zakouma, montre avec fierté les traces de son engagement : une balle entrée par son pectoral droit et ressortie par son omoplate, laissant une cicatrice en relief. « La balle est rentrée par ici, et elle est ressortie par là », explique-t-il sobrement. Cet incident, survenu le 17 janvier 2025, a opposé les gardes à des braconniers déterminés à capturer ou tuer des animaux protégés. « Je leur ai crié : halte ! Mais ils nous ont aussitôt canardés », se souvient-il. Comme souvent, les échanges de tirs ont duré plusieurs heures, nécessitant l’intervention de l’armée tchadienne pour mettre fin à l’affrontement.
Ce jour-là, les girafes du parc ont été sauvées, mais l’affrontement a rappelé une fois de plus les risques encourus par ceux qui défendent la faune sauvage. Pour Daoud Abakar, la mission est claire : « Quand tu t’engages, tu le fais jusqu’au bout ». Son parcours illustre la détermination des quelque 150 gardes du parc, qui interviennent dans une zone où la présence humaine est rare et où les braconniers agissent souvent en bande organisée.
Un parc national sous pression, entre braconnage et conservation
Le Parc national de Zakouma, situé dans le sud-est du Tchad, couvre une superficie de près de 3 000 km². Créé en 1963, il abrite une biodiversité riche, avec des populations d’éléphants de forêt, de girafes de Nubie, de buffles d’Afrique et de lions. Pourtant, depuis les années 2000, le parc fait face à une recrudescence du braconnage, alimenté par la demande internationale en ivoire et en trophées de chasse.
Selon les dernières estimations, la population d’éléphants dans le parc a chuté de plus de 80 % entre 2000 et 2020, passant d’environ 4 000 individus à moins de 500 aujourd’hui. Les girafes de Nubie, une espèce endémique, sont également menacées, avec une population estimée à moins de 200 individus. Face à cette situation, les gardes forestiers, souvent mal équipés et sous-financés, comptent sur des programmes de conservation soutenus par des ONG internationales, comme l’African Parks Network.
Une violence croissante et des moyens limités
L’incident de janvier 2025 n’est pas isolé. En 2024, au moins cinq gardes forestiers ont trouvé la mort dans des affrontements avec des braconniers, selon des rapports internes cités par Le Figaro. Les gardes, souvent recrutés localement, reçoivent une formation de base en gestion des conflits et en utilisation d’armes légères, mais leur équipement reste rudimentaire. Les braconniers, eux, sont souvent mieux armés, disposant d’armes de guerre et de moyens de communication modernes.
« On nous demande de protéger une faune qui vaut des millions sur le marché noir, mais on nous donne des moyens dignes de la dernière guerre », confie un garde sous couvert d’anonymat. Les patrouilles, effectuées à pied ou à moto, s’étendent sur des semaines dans des zones reculées, où les communications sont quasi inexistantes. Malgré ces conditions difficiles, les gardes forestiers affichent une détermination sans faille, motivés par la préservation d’un patrimoine naturel unique.
Entre roman et réalité : le legs de Romain Gary
En 1956, le roman Les Racines du ciel de Romain Gary a marqué l’opinion publique en mettant en lumière la cause des éléphants en Afrique. L’œuvre, qui a remporté le prix Goncourt, a inspiré des générations de militants et de protecteurs de l’environnement. Soixante-dix ans plus tard, la réalité décrite par Gary reste d’une actualité frappante, même si elle a pris une tournure plus violente.
« Le Tchad est aujourd’hui l’un des derniers bastions où la faune sauvage africaine peut encore être préservée, à condition que les moyens nécessaires soient alloués », explique un expert en conservation basé à N’Djamena. Les programmes de réhabilitation du parc, comme celui mené par African Parks, tentent de restaurer les écosystèmes dégradés et de réintroduire des espèces disparues localement. Cependant, ces efforts restent fragiles face à la puissance des réseaux de braconnage transfrontaliers.
Daoud Abakar, toujours en poste, résume l’état d’esprit de ses collègues : « On sait que le combat est inégal, mais on ne peut pas laisser tomber. Tant qu’il restera un éléphant ou une girafe à protéger, on sera là. »
Des organisations comme African Parks Network gèrent désormais le parc en partenariat avec le gouvernement tchadien. Leur mission inclut le financement des patrouilles, la formation des gardes et la réhabilitation des infrastructures, en échange d’un engagement à long terme pour la conservation.
Le braconnage est alimenté par des réseaux criminels transfrontaliers, souvent liés à des groupes armés, qui exploitent la pauvreté locale et la demande internationale en ivoire et en trophées. L’absence de moyens policiers et judiciaires efficaces au Tchad aggrave également la situation.