À quelques jours du second tour de l’élection présidentielle colombienne, prévu ce dimanche 21 juin 2026, le pays s’apprête à basculer dans une nouvelle ère politique. Selon les derniers sondages rapportés par le quotidien économique Portafolio, Abelardo de la Espriella, avocat millionnaire soutenu par Donald Trump et candidat d’extrême droite, devance de justesse son adversaire de gauche, le sénateur et philosophe Ivan Cepeda. Cette avance, bien que ténue, pourrait suffire à sceller le sort d’un scrutin historique.

Ce qu'il faut retenir

  • Abelardo de la Espriella, avocat millionnaire spécialisé dans la défense de narcotrafiquants et de paramilitaires, est donné favori au second tour de l’élection présidentielle colombienne ce 21 juin 2026.
  • Les sondages publiés par Portafolio lui attribuent 43,9 % des voix, soit plus de 10 millions d’électeurs dans un pays de 53,9 millions d’habitants, devant Ivan Cepeda (40,9 %).
  • De la Espriella incarne une figure controversée, marquée par des propos violents, des menaces à l’encontre de journalistes et des déclarations jugées misogynes, comme celle évoquant la taille de son sexe pour expliquer son score auprès des femmes.
  • Son ascension s’inscrit dans une dynamique régionale où l’extrême droite, soutenue par Donald Trump, progresse en Amérique latine, après les victoires de Javier Milei en Argentine, Nayib Bukele au Salvador et José Antonio Kast au Chili.
  • Ivan Cepeda, représentant de la gauche progressiste, incarne la continuité du mandat du président sortant Gustavo Petro, premier président de gauche de l’histoire colombienne.

Un candidat au profil sulfureux et une campagne polarisée

Peu connu du grand public il y a encore quelques mois, Abelardo de la Espriella a bâti sa notoriété en défendant des figures controversées du narcotrafic et des paramilitaires accusés de crimes de masse. Son parcours et ses méthodes lui valent d’être perçu comme une « caricature du machisme latino-américain le plus grotesque », selon les termes de l’écrivain Juan Gabriel Vásquez, cité dans El País América. Ses déclarations, souvent virulentes, ont marqué la campagne : il a notamment menacé de « ventrer » ses adversaires et s’est illustré par des propos tenus lors d’une interview sur Radio Piso 8, où il attribuait une partie de ses voix féminines à des critères physiques.

La campagne a été marquée par une polarisation extrême. Comme le relève El Espectador, les débats ont cédé la place à des appels émotionnels, une stratégie populiste que de la Espriella a su exploiter à son avantage. Ses meetings géants, organisés comme des messes, et sa présence omniprésente sur les réseaux sociaux ont séduit un électorat en quête de fermeté. Une approche calquée sur celle des mouvements d’extrême droite sud-américains, avec lesquels il entretient des liens étroits.

Un contexte sécuritaire explosif et une gauche en difficulté

Le scrutin se déroule dans un contexte de profonde insécurité. La politique de « paix totale » menée par le président sortant Gustavo Petro avec les groupes armés dissidents des Farc a été critiquée pour son échec. Selon les données disponibles, ces groupes ont renforcé leurs effectifs, passant à 27 000 membres, et ont commis des actes violents, comme l’assassinat du sénateur Miguel Uribe Turbay, qui souhaitait se présenter à la présidentielle. María Eugenia Correa, ancienne sénatrice, résume cette inquiétude : « Seule une guerre ouverte contre la délinquance pourra rétablir l’ordre. »

Face à ce climat, Ivan Cepeda, porteur du projet de continuité de Gustavo Petro, peine à convaincre au-delà de la base traditionnelle de la gauche. Pourtant, même ses détracteurs, comme l’essayiste Mauricio Villegas, ont appelé à voter pour lui en dernière minute, craignant qu’un gouvernement de la Espriella ne conduise à une sortie de la Colombie de l’ONU et à un mépris des libertés constitutionnelles. Une dynamique que peu semblent capables d’inverser à ce stade.

Une bataille idéologique régionale aux enjeux continentaux

Le scrutin colombien s’inscrit dans une recomposition politique majeure en Amérique latine. Le pays est devenu le dernier théâtre d’affrontement entre deux blocs : d’un côté, une gauche progressiste portée par des figures comme Andrés Manuel López Obrador au Mexique ou Lula da Silva au Brésil ; de l’autre, une droite ultralibérale et conservatrice, soutenue en coulisses par Donald Trump. Comme le souligne El Tiempo, de la Espriella s’affiche en effet comme un allié de Keiko Fujimori, figure de proue de la droite péruvienne, avec laquelle il a partagé un échange public, se réjouissant de voir « toute la région virer à droite ».

Son programme économique s’inspire directement de celui de Javier Milei, qu’il surnomme le « tigre » en référence au « lion » argentin, tandis que sa politique sécuritaire se veut inspirée du modèle répressif de Nayib Bukele au Salvador. Cette alliance informelle avec les mouvements ultraconservateurs latino-américains confirme une tendance de fond : celle d’un continent en train de basculer vers des régimes où l’ordre et la moralité traditionnelle priment sur les droits individuels.

Et maintenant ?

Les derniers sondages, bien que serrés, donnent un avantage à Abelardo de la Espriella. Si ce scénario se confirme, la Colombie pourrait connaître un virage politique majeur dès ce dimanche. Les observateurs s’interrogent sur les conséquences d’une victoire de l’extrême droite : retrait de la Colombie des instances internationales, durcissement de la répression ou encore remise en cause des accords de paix avec les Farc. Reste à voir si le pays parviendra à éviter une polarisation encore plus profonde, dans un contexte où les tensions sociales et sécuritaires restent vives.

Des contradictions assumées et une dynamique difficile à contrer

Abelardo de la Espriella n’hésite pas à afficher des revirements politiques spectaculaires pour séduire son électorat. Après des années d’athéisme militant, il se présente aujourd’hui comme un homme pieux. De même, il a longtemps fustigé la gauche tout en défendant des proches du régime vénézuélien de Nicolás Maduro, avant de prendre ses distances. Lors du premier tour, il a obtenu 43,9 % des voix, soit plus de 10 millions de suffrages, un score qui témoigne de son ancrage dans une partie de la population.

Face à lui, Ivan Cepeda incarne une continuité fragile. Bien que soutenu par des figures de l’opposition à Gustavo Petro, comme l’essayiste Mauricio Villegas, sa capacité à fédérer au-delà de la base militante de gauche reste limitée. Dans un pays aussi divisé, la moindre erreur ou une mobilisation accrue de l’électorat de droite pourrait faire basculer le scrutin.

Un pays sous tension, entre espoirs et craintes

La Colombie s’apprête à vivre une journée électorale sous haute tension. Les craintes d’affrontements entre partisans des deux camps sont réelles, dans un pays encore marqué par des décennies de conflit armé. Les observateurs internationaux, comme Courrier International, soulignent que l’enjeu dépasse les frontières nationales : il s’agit de savoir si l’Amérique latine continuera à résister à la vague conservatrice qui submerge le continent, ou si elle s’y ralliera pleinement.

Quoi qu’il en soit, le résultat de ce scrutin pourrait redessiner la carte politique de l’Amérique du Sud pour les années à venir. Une victoire de la Espriella enverrait un signal fort aux autres mouvements d’extrême droite de la région, tandis qu’une défaite de Cepeda pourrait marquer un coup d’arrêt à la progression de la gauche progressiste sur le continent.

Abelardo de la Espriella est critiqué pour ses propos violents et misogynes, notamment ses déclarations sur la taille de son sexe pour expliquer son score auprès des femmes, ainsi que ses menaces envers les journalistes. Son passé d’avocat défendant des narcotrafiquants et des paramilitaires lui vaut aussi d’être perçu comme une figure peu recommandable.

La politique de « paix totale » vise à négocier avec les groupes armés dissidents des Farc. Elle est critiquée car ces groupes, au lieu de se démobiliser, ont renforcé leurs effectifs à 27 000 membres et multiplié les actes violents, comme l’assassinat du sénateur Miguel Uribe Turbay.