Près de quatre ans après le début de l’invasion russe en Ukraine, des milliers de ressortissants russes opposés à la guerre de Vladimir Poutine ont choisi l’exil. Parmi eux, Ekaterina Rozova, Mikhaïl Petrov et Boris* — trois profils représentatifs de cette diaspora contrainte — racontent à BMF - International leur déracinement, leur intégration difficile en France et l’impossibilité, pour l’heure, de rentrer chez eux.
Ce qu'il faut retenir
- 3 498 nouveaux visas accordés aux Russes en 2025 par la France, soit une hausse de 22,3 % en un an, selon le ministère de l’Intérieur.
- 172 934 visas délivrés en 2025 à des ressortissants russes, contre 141 448 en 2024.
- La France reste l’un des rares pays de l’OCDE à accorder une protection spécifique aux activistes russes menacés.
- Depuis 2022, Ekaterina Rozova, Mikhaïl Petrov et Boris* ont fui la Russie pour échapper à la répression et à la mobilisation.
- Quatre ans après le début du conflit, les négociations de paix restent au point mort.
Un exil précipité par la guerre et la répression
Le 24 février 2022, lorsque Vladimir Poutine ordonne l’invasion de l’Ukraine, la vie d’Ekaterina Rozova bascule. Cette chercheuse en études slaves, alors âgée de 27 ans, travaille à Moscou au sein d’une université signant une tribune de soutien à la guerre. « Prendre la décision de partir a été très dur émotionnellement », confie-t-elle. « Mais je pensais sincèrement que ça serait réglé en deux ou trois mois et qu’ensuite je pourrais rentrer chez moi rapidement. » Son départ survient quelques semaines plus tard, en avril 2022, alors que la Russie adopte une loi interdisant toute contestation de l’armée ou du conflit.
À l’instar de nombreux intellectuels, Ekaterina Rozova craint pour sa sécurité. « Avec la reconnaissance faciale dans les stations de métro, je me demandais constamment : *est-ce qu’ils vont en avoir après moi ou pas ?* », explique-t-elle. Elle cosigne une lettre collective de désapprobation et participe à des manifestations, avant de quitter le pays sous un titre de séjour « passeport talent », obtenu fin 2022 via le programme PAUSE du Collège de France. « Ce n’est qu’un an après que j’ai commencé à comprendre que ça allait être long. Je crois que je ne réalise que seulement que je ne rentrerai probablement jamais chez moi », admet-elle aujourd’hui.
Mikhaïl Petrov : trois ans d’errance avant d’atterrir en France
Journaliste et influenceur, Mikhaïl Petrov, 26 ans aujourd’hui, quitte Saint-Pétersbourg au printemps 2022. « Les rares espaces de liberté qui subsistaient encore en Russie ont dû cesser leurs activités », souligne-t-il. Entre 2022 et 2025, il vit en exil dans plusieurs pays — Tadjikistan, Géorgie, Indonésie, Argentine — avant d’obtenir un visa humanitaire français en 2025, après six mois de démarches administratives. « Toute opposition non liée au pouvoir était poursuivie par les autorités et risquait la prison », rappelle-t-il.
À son arrivée en France, il passe un mois à entretenir des cabanes dans la forêt de Fontainebleau en échange d’un toit et de nourriture, le temps de déposer sa demande d’asile politique. Opposant déclaré au régime, il poursuit ses dénonciations sur les réseaux sociaux, suivis par près de 15 000 personnes. Après un passage par un centre d’hébergement pour demandeurs d’asile à Saint-Brieuc, il est désormais installé à Rennes, où il poursuit ses études. « La France joue un rôle unique en Europe dans l’accueil des opposants russes menacés », estime-t-il. « C’est aujourd’hui l’un des rares pays de l’OCDE à délivrer ce type de protection à des activistes risquant la prison pour leurs idées pro-européennes. »
Boris* : entre prudence et nostalgie, un exil moins radical
Âgé de 26 ans, Boris quitte Moscou quelques semaines après le début de la guerre, par crainte d’être enrôlé de force dans l’armée. Grâce à l’aide financière de ses parents, il poursuit ses études en Géorgie, puis en France depuis août 2023. « Je me sentais de moins en moins en sécurité, et le lancement de la mobilisation était horrible », confie-t-il. « Ils captaient des gens au hasard dans les rues pour les envoyer sur le front. » Aujourd’hui installé à Montpellier, il vit en couple avec un Français et poursuit des études de droit européen. Contrairement à Ekaterina et Mikhaïl, il n’a pas demandé l’asile politique, estimant que son exil était motivé par ses études.
Pourtant, même à distance, Boris reste prudent. « Je ne peux pas parler librement, même en étant à l’étranger, car ma famille vit encore en Russie », explique-t-il. « Je dois respecter la législation actuelle, je ne veux pas avoir de problèmes. » Il décrit l’omerta qui règne dans le pays : « Tout est assez restreint, c’est assez triste, mais dans une situation pareille, il y a forcément une forme d’oppression sociale dans l’air. » Il a rendu visite à ses proches il y a deux ans, mais évite désormais les sujets politiques avec eux. « Certains de mes camarades ont poursuivi leur chemin dans les institutions gouvernementales. Ils ont accepté les règles de cette nouvelle vie en Russie, parce qu’il faut bien manger, payer les factures… »
Une intégration difficile et une Russie méconnaissable
Quatre ans après leur départ, les trois exilés peinent à se reconstruire. Ekaterina Rozova, installée à Paris, se décrit encore comme « isolée et désorientée ». « Mentalement et émotionnellement, je vis encore en Russie : je lis les informations russes, je lis des livres russes, je n’ai pas d’amis français », confie-t-elle. « Je sais que j’ai besoin de commencer à m’intégrer, mais ce n’est pas si facile de socialiser car les gens vivent leur vie normale et je suis un peu cassée de l’intérieur. »
La chercheuse reconnaît que son pays natal n’existe plus. « Je suis souvent nostalgique, mais je sais aussi que le pays que j’ai quitté en 2022 n’existe plus : tout a trop changé, historiquement et politiquement. Ce serait comme un deuxième exil pour moi. » Mikhaïl Petrov, lui, se dit reconnaissant envers la France, où il a appris à s’exprimer en français. « Moi qui ne parlais pas du tout français en arrivant, aujourd’hui, je peux m’exprimer suffisamment pour travailler », souligne-t-il. Boris, quant à lui, se sent « beaucoup mieux » loin de la Russie, dans un pays où la liberté de parole est une réalité. « En Russie, on nous martèle qu’on a la chance de vivre dans le pays le plus libre au monde, mais je dois dire que j’ai beaucoup de doutes. »
Le contexte géopolitique reste bloqué
Alors que les négociations de paix piétinent, la guerre en Ukraine s’éternise, devenant le conflit le plus sanglant en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Les récents pourparlers visant à mettre fin au conflit ont été relégués au second plan par la guerre au Moyen-Orient. Ce jeudi 12 mai, des discussions doivent s’ouvrir à Miami, en Floride, entre négociateurs ukrainiens et américains. Pour autant, les tensions persistent : ce week-end, la Russie et l’Ukraine se sont à nouveau accusés mutuellement d’avoir violé le cessez-le-feu de trois jours, censé avoir pris fin le 12 mai. Vladimir Poutine a déclaré samedi que la guerre touchait « à sa fin », mais les espoirs de paix restent minces.
Selon une source diplomatique contactée par BMF - International, « la France met en œuvre sa politique de délivrance de visas aux ressortissants russes au cas par cas, conformément aux lignes directrices de la Commission européenne ». Entre 2024 et 2025, le nombre de visas accordés a augmenté de près de 25 %, reflétant une hausse des demandes d’exil, notamment parmi les opposants au régime.
Quatre ans après le début de la guerre, le conflit ukrainien et ses répercussions en Russie soulèvent une question majeure : dans un pays où la dissidence est criminalisée, combien de Russes continueront à choisir l’exil plutôt que de vivre sous un régime qui étouffe toute opposition ?
Selon le ministère de l’Intérieur, la France a délivré 172 934 visas à des ressortissants russes en 2025, soit une hausse de 22,3 % par rapport à 2024 (141 448 visas). Ces chiffres incluent les demandes d’exil pour raisons politiques, mais aussi les visas étudiants ou familiaux.
La France propose plusieurs voies d’accueil : le programme PAUSE du Collège de France, qui délivre des titres de séjour « passeport talent » aux scientifiques et artistes en exil, ainsi que des visas humanitaires et des demandes d’asile politique pour les activistes menacés. Le pays reste l’un des rares de l’OCDE à maintenir ces protections, bien que les critères soient stricts.