À Gibraltar, l’alimentation des 230 macaques de Barbarie – également appelés magots – s’est progressivement éloignée de leur régime naturel, composé de fruits, légumes et graines. Depuis plusieurs années, ces primates, qui vivent en liberté sur le « Rocher », profitent des restes de nourriture laissés par les touristes ou volés dans leurs sacs. Selon une étude récente menée entre août 2022 et avril 2024 par des chercheurs des universités de Cambridge, d’Oxford, de Paris-Sorbonne et du Département de l’Environnement de Gibraltar, ces animaux ont développé une pratique d’automédication : ils consomment de la terre pour atténuer les troubles digestifs provoqués par la malbouffe humaine.
Ce qu’il faut retenir
- 230 macaques de Barbarie vivent en liberté à Gibraltar, où ils s’alimentent de plus en plus de produits sucrés, salés ou laitiers, inadaptés à leur système digestif.
- Une étude publiée entre 2022 et 2024 révèle que ces primates consomment délibérément de la terre, une pratique appelée géophagie, pour rééquilibrer leur microbiome perturbé.
- Les chercheurs des universités de Cambridge, Oxford et Paris-Sorbonne, ainsi que le gouvernement de Gibraltar, ont établi un lien direct entre l’ingestion de malbouffe par les touristes et cette nouvelle habitude chez les macaques.
Des singes en contact permanent avec les visiteurs
Originaires du Maghreb, les macaques de Barbarie sont l’une des principales attractions touristiques de Gibraltar, un territoire britannique de 30 000 habitants situé à l’extrémité sud de l’Espagne. Leur liberté de mouvement et leur proximité avec les humains en font des cibles faciles pour les touristes, qui leur offrent gâteaux, glaces, chips ou restes de sandwichs. Une habitude qui, selon la Société d’histoire ornithologique et naturelle de Gibraltar (GONHS), a profondément modifié leur régime alimentaire.
Malgré les panneaux interdisant formellement de nourrir les macaques – passibles d’une amende pouvant atteindre 4 000 livres sterling (plus de 4 600 euros) – cette pratique reste répandue. Les animaux s’approchent des visiteurs, fouillent dans les sacs à dos ou récupèrent les déchets laissés sur place. « On est venu pour les singes, pour les voir, parce que c’est le seul endroit en Europe où il y a des singes », explique Elish, un touriste danois de 29 ans interrogé par l’AFP. « Mais bon, les nourrir..., je ne sais pas. Je ne pense pas que ce soit une très bonne idée, parce qu’on peut leur faire du mal en leur donnant n’importe quoi ».
La géophagie, une réponse naturelle à une alimentation inadaptée
Face à ce régime riche en sucre, en sel et en produits laitiers – des éléments que leur organisme ne peut digérer correctement –, les macaques ont adopté une stratégie inattendue : l’ingestion de terre. Ce phénomène, appelé géophagie, n’est pas totalement nouveau chez les primates, mais il n’avait encore jamais été documenté chez cette espèce à Gibraltar. Les chercheurs soulignent que la consommation de terre était plus fréquente en été, période où le nombre de touristes atteint son pic annuel.
« Nous avons découvert que les macaques qui mangent de la terre le plus fréquemment sont aussi ceux qui ont le plus accès à la nourriture des touristes, ce que l’on peut appeler de la malbouffe », a déclaré Sylvain Lemoine, maître de conférences en anthropologie biologique à l’Université de Cambridge, à l’AFP. « Ces primates ont un régime alimentaire très riche en sucre, en sel et en produits laitiers, que leur système digestif ne peut supporter ».
Selon les scientifiques, la terre pourrait contenir des microchampignons et des micro-organismes capables de rééquilibrer leur microbiome, perturbé par l’excès de malbouffe. « Nous formulons l’hypothèse selon laquelle la terre pourrait apporter des éléments qui aident à compenser les déséquilibres causés par cette alimentation », précise Sylvain Lemoine.
Un phénomène mesuré et documenté par la recherche
L’étude, publiée après deux années d’observation, révèle que le taux de consommation de terre chez ces macaques est exceptionnellement élevé par rapport à d’autres populations de primates. Bethany Maxwell, agente technique aux jardins botaniques de Gibraltar, confirme : « Nous savions que les primates consommaient de la terre, notamment pour se détoxifier ou pour un apport en nutriments. Mais cette étude a montré qu’ils le faisaient aussi parce qu’ils avaient eu une consommation excessive de malbouffe, ce qui est assez nouveau en soi ».
Les chercheurs ont également observé un groupe de macaques n’ayant aucun contact avec les touristes : aucun cas de géophagie n’a été relevé chez ces individus. Un argument supplémentaire en faveur du lien entre l’alimentation humaine et ce comportement d’automédication. « Il est interdit de nourrir les macaques sur le site, et il est très important de le rappeler », insiste Sylvain Lemoine. « Mais malgré ces règles, il est très difficile de faire respecter l’interdiction, car il y a énormément de visiteurs chaque jour et que les macaques sont un peu partout ».
Pour les chercheurs, cette étude ouvre également la voie à de nouvelles recherches sur les mécanismes d’automédication chez les animaux sauvages, et sur la manière dont les interactions avec l’homme influencent leurs comportements alimentaires. Une question se pose désormais : jusqu’où iront ces adaptations, et quelles en seront les conséquences à long terme sur la santé et la survie de ces primates emblématiques de Gibraltar ?
Selon l’étude menée par les universités de Cambridge, Oxford et Paris-Sorbonne, les macaques consomment de la terre pour rééquilibrer leur microbiome perturbé par une alimentation trop riche en sucre, en sel et en produits laitiers – des aliments inadaptés à leur système digestif et issus des restes de nourriture laissés par les touristes.
Les chercheurs estiment que cette malbouffe provoque des troubles digestifs chez les primates, les poussant à adopter une pratique d’automédication (la géophagie). À long terme, une exposition prolongée à ce type d’alimentation pourrait avoir des répercussions sur leur santé, bien que les effets exacts restent à étudier.