Alors que le conflit en Iran s’intensifie depuis le début des hostilités en 2025, une analyse publiée par Courrier International met en lumière un phénomène commun aux trois principaux belligérants : l’instrumentalisation croissante de la religion au sein de leurs forces armées. Selon une réflexion du spécialiste du Moyen-Orient James M. Dorsey, ce processus pourrait radicaliser davantage les combats en cours et compliquer toute perspective de résolution négociée.

Ce qu'il faut retenir

  • L’Iran, les États-Unis et Israël intègrent désormais la foi comme un élément central de leur stratégie militaire, transformant les armées en machines idéologiques.
  • En Iran, les Gardiens de la révolution (Pasdarans), créés après la révolution islamique de 1979, incarnent depuis près de cinq décennies un modèle d’armée théocratique.
  • Aux États-Unis, le ministre de la Défense Pete Hegseth, proche de l’administration Trump, a multiplié les initiatives pour christianiser l’institution militaire, malgré l’opposition du Congrès.
  • En Israël, jusqu’à 40 % des officiers proviennent d’écoles religieuses subventionnées par l’État, où l’ultrareligiosité et l’ultra-nationalisme sont enseignés.
  • James M. Dorsey alerte sur le risque accru de frappes ciblant des civils, citant notamment un bombardement américain sur une école iranienne ayant causé la mort de 168 personnes, dont plus de 100 enfants.

L’Iran, laboratoire d’une armée théocratique

Depuis la révolution islamique de 1979, l’Iran s’est érigé en État théocratique où l’armée n’est plus seulement une institution militaire, mais un pilier de la doctrine religieuse. Les Gardiens de la révolution (Pasdarans), créés pour défendre le régime et propager l’islam chiite, forment aujourd’hui l’une des forces armées les plus puissantes du Moyen-Orient. Leur rôle dépasse largement la défense nationale : ils contrôlent une partie de l’économie, interviennent dans la politique étrangère et imposent une vision islamiste de la guerre.

Cette militarisation de la foi se traduit par une diabolisation systématique de l’ennemi – principalement les États-Unis et Israël – et une légitimation de la violence au nom de Dieu. Les Pasdarans ne sont pas seulement des soldats ; ils sont des « soldats de Dieu », chargés d’une mission divine. Leur influence s’étend désormais au-delà des frontières iraniennes, notamment en Irak, en Syrie et au Yémen, où ils soutiennent des milices alliées.

Les États-Unis, une armée en quête de sens religieux

Aux États-Unis, la frontière entre laïcité et religion s’estompe progressivement au sein des forces armées, sous l’impulsion notamment de Pete Hegseth, nommé ministre de la Défense par l’administration Trump en 2025. Bien que son titre officiel reste « ministre de la Défense », l’administration a officiellement demandé au Congrès de le rebaptiser « ministre de la Guerre » – une requête qui n’a pas abouti. Cette volonté de marquer un changement symbolique illustre une tendance plus large : l’intégration de la religion chrétienne comme outil de cohésion et de motivation militaire.

Hegseth a multiplié les initiatives pour christianiser l’institution. Des offices religieux sont organisés au Pentagone, des réunions de prière sont tenues pour « vouer les ennemis à la damnation », et des références bibliques sont régulièrement citées dans des vidéos officielles. Cette stratégie, bien que critiquée par une partie de l’opinion publique, séduit une frange conservatrice de l’armée, où la foi devient un substitut à la légitimité politique perdue. Selon Dorsey, cette militarisation de la religion aux États-Unis reflète une radicalisation idéologique qui pourrait durablement influencer la conduite des conflits futurs.

Israël, où l’ultrareligiosité façonne les officiers de demain

En Israël, la religion joue un rôle tout aussi déterminant, mais selon des modalités différentes. Depuis 1988, une soixantaine d’écoles subventionnées par l’État forment des jeunes à la fois aux études religieuses et à une carrière militaire. Ces établissements, souvent dirigés par des rabbins, inculquent des valeurs d’ultra-nationalisme et d’ultrareligiosité, présentant la guerre comme une obligation morale et divine. Aujourd’hui, on estime que 25 % à 40 % des officiers israéliens sont issus de ces écoles, un chiffre qui témoigne de l’ancrage de cette idéologie au sein de l’institution militaire.

Parmi les unités les plus controversées figure le bataillon Netzah Yehuda, composé d’ultraorthodoxes et accusé à plusieurs reprises de violences arbitraires contre des civils palestiniens. Une enquête du quotidien israélien Ha’Aretz, publiée avant les attaques du Hamas du 7 octobre 2023, avait déjà souligné les dérives de cette unité, dont les méthodes rappellent parfois celles de milices paramilitaires. Pour Dorsey, ce modèle illustre comment une armée démocratique peut, sous l’influence d’une frange religieuse radicale, basculer vers des pratiques contraires aux droits de l’homme.

Une radicalisation des conflits aux conséquences dramatiques

Pour James M. Dorsey, les trois modèles – iranien, américain et israélien – partagent un point commun inquiétant : la foi n’est plus un simple support moral, mais un moteur idéologique qui diabolise l’ennemi et présente la guerre comme inévitable. «

Si les forces armées américaines, israéliennes et iraniennes ont une chose en commun, c’est peut-être leur interprétation militante de la foi en tant que source de motivation qui diabolise l’ennemi, présente la guerre comme inévitable et s’oppose à la résolution négociée des conflits à long terme.
» Cette radicalisation idéologique, selon lui, risque d’aggraver la brutalité des combats et de réduire les chances de paix.

L’exemple le plus frappant de cette dérive reste une frappe américaine menée au début du conflit sur une école primaire iranienne, faisant 168 morts, dont plus de 100 enfants. Washington a évoqué une erreur de cible, mais Dorsey met en doute cette version. Il souligne que l’expérience israélienne à Gaza, où des frappes similaires se sont multipliées, suggère que ces « erreurs » pourraient bien être systématiques. En transformant l’ennemi en cible morale et religieuse, les armées s’exposent à une escalade de la violence, où les civils deviennent des victimes collatérales légitimées par la doctrine.

Et maintenant ?

La montée en puissance de l’endoctrinement religieux au sein des armées américaine, israélienne et iranienne pose un défi majeur pour la communauté internationale. Si cette tendance se poursuit, les conflits pourraient gagner en intensité et en durée, avec des risques accrus de violations du droit international. La prochaine réunion du Conseil de sécurité de l’ONU, prévue en juin 2026, devrait aborder cette question, alors que plusieurs ONG appellent à une enquête indépendante sur les frappes ciblant des infrastructures civiles en Iran. Reste à voir si les belligérants accepteront de remettre en cause cette militarisation de la foi, ou si, au contraire, elle deviendra la norme des conflits du XXIe siècle.

Pour aller plus loin

Plusieurs enquêtes et analyses permettent d’approfondir cette question complexe. L’Orient-Le Jour, un quotidien libanais, a récemment publié un dossier sur l’influence grandissante des Gardiens de la révolution en Iran, ainsi que sur leur classement parmi les organisations terroristes par l’Union européenne. De son côté, Ha’Aretz a révélé, dès 2022, les dérives du bataillon Netzah Yehuda, offrant un éclairage précieux sur la porosité entre religion et militarisme en Israël. Aux États-Unis, des vidéos officielles du Pentagone ont circulé, montrant Pete Hegseth en train de citer la Bible lors de réunions de prière, illustrant ainsi la christianisation progressive de l’institution militaire.

Selon James M. Dorsey, les principaux risques incluent une escalade de la violence, une diabolisation accrue de l’ennemi, et une réduction des possibilités de négociations. Les frappes ciblant des infrastructures civiles – écoles, hôpitaux – pourraient se multiplier, comme ce fut le cas avec le bombardement américain sur une école iranienne en 2025, ayant causé la mort de 168 personnes. Cette tendance pourrait aussi favoriser l’émergence de groupes paramilitaires encore plus radicaux, échappant au contrôle des États.