Le 18 juin 2025, puis à nouveau le 4 mars 2026 à Bondy, le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, a défendu une thèse historique selon laquelle les bâtisseurs des cathédrales gothiques auraient emprunté aux musulmans, et notamment à Saladin, les savoirs techniques nécessaires à leur édification. Une affirmation qualifiée de « mensongère » par l’historien médiéviste Sylvain Gouguenheim, qui s’est exprimé dans Le Figaro – Politique pour rétablir les faits.

Ce qu'il faut retenir

  • Jean-Luc Mélenchon a affirmé à deux reprises (juin 2025 et mars 2026) que Saladin avait transmis aux Occidentaux les connaissances en mathématiques, physique et chimie nécessaires à la construction des cathédrales
  • L’historien Sylvain Gouguenheim conteste cette version, soulignant que l’architecture gothique trouve ses racines dans l’Europe médiévale
  • Les techniques de vitraux et de calculs structurels, comme ceux utilisés à la basilique Saint-Denis, ont été développées indépendamment des échanges avec le monde musulman
  • Les croisades ont pu favoriser des échanges culturels, mais leur impact direct sur l’art gothique reste sujet à débat parmi les historiens
  • Mélenchon a cité la basilique Saint-Denis comme exemple, alors que son architecture préfigure le gothique sans lien avéré avec un savoir « rapporté »

Une thèse historique controversée

Lors de meetings politiques, Jean-Luc Mélenchon a développé une argumentation selon laquelle les cathédrales gothiques, symboles de l’art occidental, seraient en réalité redevables au savoir-faire islamique. Il a notamment évoqué les vitraux et les mathématiques comme des techniques transmises par les musulmans, via les croisades. Ces déclarations, tenues lors d’un discours improvisé en juin 2025, ont été reprises et approfondies en mars 2026, lors d’un meeting à Bondy, où il a affirmé que les bâtisseurs de cathédrales « n’y connaissaient rien » sans l’apport des musulmans.

Selon lui, les architectes de Saint-Denis, considéré comme le berceau de l’art gothique, n’auraient pu ériger l’édifice sans l’aide de savoirs extérieurs. Une thèse qui, pour l’historien Sylvain Gouguenheim, relève davantage de la récupération politique que de la réalité historique. Le médiéviste rappelle que l’Europe médiévale a développé ses propres innovations architecturales, notamment dans le domaine de la voûte sur croisée d’ogives et des arcs-boutants.

L’historien Sylvain Gouguenheim rétablit les faits

Face à ces affirmations, Sylvain Gouguenheim, professeur à l’École normale supérieure de Lyon et spécialiste du Moyen Âge, a pris la parole pour corriger ce qu’il qualifie de « contre-vérités ». Dans les colonnes du Figaro – Politique, il explique que l’architecture gothique est le fruit d’une évolution propre à l’Occident chrétien, sans dépendance avérée envers les techniques musulmanes. Pour étayer son propos, il cite l’exemple de la basilique Saint-Denis, dont la reconstruction, lancée par l’abbé Suger au XIIe siècle, s’inscrit dans une tradition architecturale locale.

L’historien précise que les échanges culturels entre l’Occident et le monde islamique durant les croisades ont bien existé, mais que leur impact sur l’art gothique reste limité et indirect. « Les techniques de vitraux colorés ou de calculs mathématiques existaient déjà en Europe avant les croisades, même si certaines connaissances, comme l’algèbre, ont pu être importées plus tard », souligne-t-il. Il rejette ainsi l’idée d’un « transfert massif » de savoirs, comme le suggère Mélenchon.

« S’il n’y avait pas eu Saladin, vous ne sauriez pas bâtir des cathédrales, parce que c’est lui qui vous a appris comment on faisait. C’est lui qui vous a appris comment on faisait les vitraux et qui vous a appris les maths. » — Jean-Luc Mélenchon, 18 juin 2025

« Les affirmations de Mélenchon relèvent de l’anachronisme. L’architecture gothique est née en Île-de-France au XIIe siècle, bien avant que les échanges avec le monde musulman ne deviennent significatifs. » — Sylvain Gouguenheim, médiéviste

Les croisades, un facteur d’échanges culturels limités

Le débat sur l’influence islamique dans l’art gothique s’inscrit dans une réflexion plus large sur les croisades et leur rôle dans la transmission des savoirs. Si les contacts entre chrétiens et musulmans ont permis des échanges, notamment via l’Espagne ou la Sicile, leur impact direct sur l’architecture religieuse reste marginal. Les cathédrales gothiques, comme celles de Chartres ou de Reims, ont été conçues avec des techniques développées en Europe, comme la voûte sur croisée d’ogives, apparue dès le XIe siècle en Normandie.

Les historiens s’accordent à dire que les croisades ont davantage favorisé des transferts de savoirs en médecine, en philosophie ou en astronomie qu’en architecture. Par exemple, les textes grecs antiques, préservés par les savants musulmans, ont été traduits en latin à Tolède ou Palerme, mais cela n’a pas directement influencé la construction des cathédrales. « Les bâtisseurs gothiques ont puisé dans leur propre héritage, notamment romain et roman, avant d’innover », explique Gouguenheim.

Et maintenant ?

Le débat relancé par Jean-Luc Mélenchon pourrait s’inscrire dans une réflexion plus large sur la place de l’histoire dans le débat politique. Les prochaines semaines pourraient voir d’autres personnalités s’emparer du sujet, notamment dans le cadre de la campagne pour les élections législatives de 2027. Les historiens, de leur côté, continueront d’apporter des éléments de réponse pour éclairer ces questions, à travers des publications et des colloques. Reste à voir si les affirmations de Mélenchon trouveront un écho durable dans l’opinion publique, ou si elles seront rapidement reléguées au rang d’approximations politiques.

En attendant, la polémique illustre une fois de plus les tensions entre mémoire historique et instrumentalisation politique. Alors que les cathédrales gothiques restent des symboles forts du patrimoine français, leur genèse continue de faire débat. Une chose est sûre : leur construction, quels que soient les échanges culturels de l’époque, reste un chef-d’œuvre de l’ingéniosité humaine.

Les croisades ont permis des échanges culturels, notamment via l’Espagne et la Sicile, mais leur impact direct sur l’art gothique reste limité. Les techniques utilisées dans les cathédrales, comme la voûte sur croisée d’ogives, étaient déjà en développement en Europe avant les croisades. Les transferts de savoirs ont surtout concerné la médecine, la philosophie ou l’astronomie, et non l’architecture religieuse.

Jean-Luc Mélenchon a cité Saladin comme symbole d’un savoir « islamique » transmis à l’Occident, mais cette affirmation repose sur une vision réductrice de l’histoire. Saladin, sultan ayyoubide, est une figure majeure des croisades, mais son rôle dans le développement de l’art gothique n’est pas documenté par les historiens. L’orateur semble avoir mêlé des éléments de polémique politique à une interprétation hasardeuse de l’histoire.