Face à l’allongement des délais pour obtenir un rendez-vous médical et à la baisse du nombre de praticiens, la solution réside dans une refonte du parcours de soins des patients. C’est l’analyse de Luc Sulimovic, dermatologue et membre du comité de pilotage de l’étude Doctolib/Fondation Jean Jaurès, publiée ce mardi 19 mai 2026 et révélée en co-exclusivité par le réseau ICI. Selon Franceinfo - Santé, cette étude met en lumière un phénomène préoccupant : près de deux tiers des Français ont renoncé à chercher un rendez-vous médical au cours des douze derniers mois, faute de praticiens disponibles.
Ce qu'il faut retenir
- Près de 65 % des Français ont renoncé à chercher un rendez-vous médical en 2025-2026 en raison de délais trop longs ou d’absence de praticiens disponibles.
- Le nombre de dermatologues a chuté de 18 % entre 2016 et 2026, avec une baisse encore plus marquée en Île-de-France.
- Des équipes de soins spécialisés expérimentées en Île-de-France permettent désormais une prise en charge des mélanomes en huit jours.
- Un quart des médecins retraités en Île-de-France continuent une activité partielle ou totale via des contrats emploi-retraite.
- Les solutions proposées s’appuient sur des collaborations accrues entre généralistes et spécialistes, ainsi que sur la mobilisation des médecins retraités.
Un système de santé sous tension, marqué par des renoncements massifs aux soins
Le rapport Doctolib/Fondation Jean Jaurès, révélé par ICI, dresse un constat alarmant : la difficulté d’accès aux soins atteint un niveau inédit. Selon les données compilées, deux tiers des Français ont fait le choix de ne pas engager de démarche pour obtenir un rendez-vous médical au cours de l’année écoulée. Ce phénomène s’explique en grande partie par la pénurie de médecins, qui s’aggrave depuis plusieurs années. « Il y a une baisse globale du nombre de médecins, et particulièrement de dermatologues. On n’a pas formé assez de médecins et pas assez de dermatologues », a souligné Luc Sulimovic auprès de Franceinfo - Santé.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 2016 et 2026, la France a enregistré une diminution de 18 % du nombre de dermatologues, une tendance qui s’accentue dans certaines régions. L’Île-de-France, par exemple, concentre une partie des difficultés, avec une baisse encore plus marquée de l’offre de soins spécialisés. « Cette situation est d’autant plus préoccupante que les besoins en dermatologie, notamment pour la détection précoce des cancers cutanés, restent élevés », précise le dermatologue.
Repenser le parcours de soins : l’innovation comme levier d’efficacité
Pour pallier ces manques, Luc Sulimovic plaide en faveur d’une refonte en profondeur du parcours de soins. Plutôt que d’attendre passivement l’augmentation du nombre de praticiens – un processus qui prendra au moins dix ans –, il propose de s’appuyer sur des solutions organisationnelles innovantes. « La solution, c’est de penser le parcours des patients autrement », a-t-il déclaré sur ICI Paris Île-de-France. Parmi les initiatives déjà testées, il cite le recours à des équipes de soins spécialisés, notamment en Île-de-France, où ce dispositif est expérimenté depuis trois ans.
Concrètement, des médecins généralistes volontaires envoient aux dermatologues, également volontaires, des clichés de lésions suspectes pour expertise. Ces derniers déterminent alors si une consultation en présentiel est nécessaire. « Nous avons des statistiques maintenant, puisque nous avons, en Île-de-France, au niveau de cette équipe de soins, un recul de trois ans », a-t-il indiqué. Les résultats sont encourageants : grâce à ce système, certains mélanomes sont pris en charge en seulement huit jours, contre plusieurs semaines auparavant. Le dermatologue milite pour le développement de ces équipes sur l’ensemble du territoire, et pas seulement en dermatologie, afin de couvrir d’autres spécialités médicales.
Les médecins retraités, un atout sous-exploité dans la crise des soins
Autre piste explorée pour améliorer l’accès aux soins : la mobilisation des médecins retraités. Selon Luc Sulimovic, un quart des contrats emploi-retraite en Île-de-France concernent des praticiens poursuivant une activité, que ce soit à temps partiel ou complet. « Les médecins aussi sont particulièrement investis pour continuer leur activité, car ils sont conscients que les patients ont du mal à trouver un rendez-vous », a-t-il expliqué. Ce phénomène reflète une volonté collective de contribuer à la résilience du système de santé, malgré les contraintes liées à l’âge ou à la fatigue.
Cependant, ce recours aux seniors ne saurait constituer une solution durable. « Même si le solde de spécialistes se corrige, les effets ne se feront sentir que dans dix ans », a prévenu le Dr Sulimovic. « Il faut donc trouver quand même des solutions en attendant. » Cette temporalité souligne l’urgence d’agir, alors que la crise de l’accès aux soins s’inscrit dans la durée.
Une réponse progressive à une crise structurelle
Les propositions avancées par le dermatologue s’inscrivent dans une logique de transition. Elles visent à combler les lacunes actuelles en attendant que les politiques publiques produisent leurs effets. « Des équipes de soins spécialisés doivent se développer de manière transitoire, en attendant qu’effectivement les pouvoirs publics augmentent le nombre d’internes », a-t-il insisté. Cette approche pragmatique reconnaît les limites des solutions immédiates, tout en ouvrant des pistes concrètes pour améliorer le quotidien des patients.
Les cartes de France par profession libérale, présentées dans le rapport, illustrent l’ampleur des disparités territoriales. Certaines zones, déjà en tension, voient leurs difficultés s’aggraver avec le vieillissement de la population médicale et l’attractivité réduite des déserts médicaux. Dans ce contexte, les initiatives locales, comme les équipes pluridisciplinaires, apparaissent comme des bouées de sauvetage pour un système à bout de souffle.
Cette crise, si elle révèle des faiblesses structurelles, offre aussi l’opportunité de repenser en profondeur l’organisation des soins. Entre innovation organisationnelle et mobilisation des ressources existantes, le système de santé français pourrait bien écrire une nouvelle page de son histoire.
Selon le rapport Doctolib/Fondation Jean Jaurès, la dermatologie est l’une des spécialités les plus affectées, avec une baisse de 18 % du nombre de praticiens entre 2016 et 2026. D’autres domaines comme la pédiatrie ou la gériatrie connaissent également des tensions, bien que moins documentées.
Ces équipes reposent sur une collaboration entre médecins généralistes et spécialistes. Les généralistes envoient des clichés de lésions suspectes à des dermatologues, qui évaluent la nécessité d’une consultation en présentiel. Ce système a permis de réduire les délais de prise en charge des mélanomes à huit jours dans certains cas.