L’artiste Dominique A a annoncé fin avril qu’il ne se produirait plus dans les salles de concert détenues par Vincent Bolloré, une décision qui secoue le milieu musical. Selon Franceinfo – Politique, cette prise de position a suscité des réactions parmi les professionnels, certains saluant un geste nécessaire face à l’influence croissante du milliardaire sur la sphère culturelle française.
Ce qu'il faut retenir
- Dominique A a décidé de boycotter les salles de Vincent Bolloré, dont l’Olympia et le Casino de Paris, invoquant le soutien de Bolloré à l’extrême droite.
- Cette position a été saluée par plusieurs acteurs du secteur, qui y voient une prise de conscience nécessaire face à la concentration du pouvoir dans les mains d’un seul groupe.
- Des professionnels interrogés par Franceinfo reconnaissent les dilemmes économiques et stratégiques liés à un tel choix.
- Le Syndicat des musiques actuelles (SMA) alerte sur les risques d’une « bolloréisation » de la culture, où quelques groupes domineraient l’ensemble de la filière.
- La question de la diversité culturelle et de l’indépendance des artistes et des labels devient centrale dans le débat.
Le 26 avril 2026, Dominique A, musicien au parcours de plus de trente ans, a annoncé sur ses réseaux sociaux son retrait des salles de concert appartenant à Vincent Bolloré. « Le milliardaire d’extrême droite met tout en œuvre pour que le Rassemblement national accède au pouvoir, de manière de plus en plus volontariste », a-t-il expliqué, soulignant ainsi les motivations politiques derrière sa décision. Cette prise de position a rapidement suscité des échos dans le milieu musical, où l’Olympia et le Casino de Paris, deux emblèmes de la scène parisienne, sont perçus comme des lieux incontournables pour les artistes.
Contacté par Franceinfo – Politique, Vincent Bolloré n’a pas encore réagi publiquement à cette annonce. Le groupe Canal+, qui détient l’Olympia depuis 2024, n’a pas non plus répondu aux sollicitations de la rédaction. Pourtant, la décision de Dominique A a ouvert un débat plus large au sein de la filière musicale, où les enjeux éthiques et économiques s’entremêlent.
Un boycott qui interroge : entre engagement politique et réalités économiques
Parmi les premiers à réagir, Mathieu Dassieu, saxophoniste du groupe Danakil et directeur du label indépendant Baco, a salué une initiative « complètement appropriée ». « Quand on connaît les conséquences de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite sur la culture et les industries culturelles, ça me paraît normal que des artistes, producteurs ou salles de spectacle puissent se positionner contre cette ‘bolloréisation’ de la société », a-t-il déclaré à Franceinfo. Pour lui, cette décision s’inscrit dans une logique de résistance face à un capitalisme idéologique qui menace la diversité culturelle.
Léonie Pernet, musicienne signée chez le label indépendant InFiné, partage ce point de vue. « J’ai été soulagée, en un sens, que ce soit Dominique A qui commence à prendre la parole sur le sujet », confie-t-elle. « Vincent Bolloré n’est pas un propriétaire de médias et de salles comme les autres. Aujourd’hui, il est le vecteur principal et le financeur principal de la promotion de l’extrême droite ». Elle ajoute : « On a juste besoin de gens qui ont du courage pour montrer un peu la voie. Dominique A l’a fait ».
Pourtant, le choix de ne plus jouer dans ces salles emblématiques n’est pas sans conséquence. Léonie Pernet, qui a récemment foulé la scène de l’Olympia, reconnaît les dilemmes auxquels sont confrontés les artistes. « Quand on fait un Olympia et que ça se passe bien, la question est : quand est-ce qu’on fait le deuxième ? On s’est dit qu’on ne ferait pas de deuxième dans ce contexte-là », explique-t-elle. Entre-temps, l’affaire Grasset, qui a mis en lumière l’influence de Bolloré sur les médias et l’édition, a renforcé la prise de conscience collective.
L’économie de la musique live face à un choix cornélien
Pour les artistes moins établis, la question est encore plus complexe. Aurélie Thuot, directrice d’Adone Productions, qui produit notamment les Fatals Picards, souligne que « c’est toujours possible de faire différemment, d’aller dans des salles plus petites, quitte à faire des séries de dates ». Elle précise : « Pour évoluer dans une carrière, il y a certaines étapes qui sont un peu indispensables. Mais ça peut devenir une vraie force que de communiquer sur le fait qu’on ne passe pas dans certains lieux ».
Mathieu Dassieu, dont le groupe Danakil doit se produire à l’Olympia en décembre 2026, admet les contraintes financières. « Économiquement, pour nous, c’est quasiment impossible d’annuler parce que ça aurait des conséquences sur notre structure et sur le groupe », reconnaît-il. Il ajoute, avec une pointe de résignation : « En revanche, il y a de fortes chances que ce soit notre dernier Olympia ». Une phrase qui résume à elle seule les tensions entre convictions et pragmatisme.
Thomas Dassieu, saxophoniste et frère de Mathieu, explique que la prise de conscience passe aussi par une meilleure compréhension des rouages économiques du secteur. Grâce aux cartographies publiées par le Syndicat des musiques actuelles (SMA), il a pu identifier les liens entre les salles de concert et les groupes industriels. « Pour certains artistes, comme pour n’importe quel citoyen, ce n’est pas forcément limpide. Ce n’est pas encore quelque chose de très visible », estime-t-il. « Ces visuels permettent de mettre en lumière et de conscientiser ces enjeux ».
Une filière musicale sous tension : entre interdépendance et perte d’autonomie
Stéphane Krasniewski, président du SMA et directeur du festival Les Suds à Arles, décrit une filière « interdépendante », où « le disque dépend des médias, les médias dépendent du live, le live dépend du disque ». Un cercle vertueux, mais aujourd’hui « déséquilibré », notamment en raison de l’influence croissante de groupes comme celui de Vincent Bolloré. « Comment concilier un engagement éthique, une volonté de respecter certaines valeurs avec notre art ? », s’interroge-t-il. Une question qui dépasse le simple cadre artistique pour toucher à la liberté d’expression et à la démocratie culturelle.
Alexandre Cazac, cofondateur du label InFiné et administrateur de la Félin (fédération des labels indépendants), va plus loin. « Nous sommes très inquiets de ces phénomènes d’intégration verticale d’un capitalisme idéologique qui conduisent à exclure les acteurs ‘non-alignés’ indépendants », déclare-t-il. Pour lui, la mobilisation doit être collective. « Peut-être qu’il faut d’autres Dominique A ? Peut-être qu’il faudrait une Angèle, un Étienne Daho, une Clara Luciani ? Des gens d’âges différents qui ont des publics variés et qui prennent la parole plus fort », suggère-t-il.
Le SMA, aux côtés d’autres organisations, a récemment lancé une campagne pour défendre la diversité culturelle. L’objectif ? Convaincre festivals, salles, producteurs et artistes de s’engager en faveur d’un secteur moins concentré et plus ouvert. « Une richesse qu’on risque de perdre si le marché suit cette tendance de la concentration dans les mains de quelques grands groupes », met en garde Stéphane Krasniewski.
Une chose est sûre : l’affaire a mis en lumière les failles d’un système où quelques groupes industriels détiennent un pouvoir disproportionné sur la culture. Pour les professionnels du secteur, le défi sera désormais de concilier carrière, convictions et survie économique dans un paysage de plus en plus complexe.
Outre l’Olympia et le Casino de Paris, Vincent Bolloré possède ou détient indirectement plusieurs autres salles de concert, dont le Trianon à Paris et le Zénith de Strasbourg. Ces lieux, souvent considérés comme des références pour les artistes, sont au cœur des débats actuels sur l’indépendance culturelle.
Bien que les chiffres exacts ne soient pas publics, les salles de Bolloré représentent une part significative du marché du live en France, notamment à Paris. Leur prestige et leur capacité d’accueil en font des lieux stratégiques pour les artistes, ce qui renforce l’influence du groupe sur l’ensemble de la filière.