Selon Ouest France, un ancien neurochirurgien de l’hôpital Bicêtre (AP-HP) dénonce une « culture du silence » autour des accidents médicaux en France. Marc Tadié, expert judiciaire auprès de la Commission nationale des accidents médicaux, révèle dans son livre Le scandale des accidents médicaux (éditions Le Cherche Midi) que ces erreurs provoquent entre 175 000 et 300 000 événements indésirables graves associés aux soins chaque année. Ces incidents, souvent évitables, entraînent des complications, des handicaps, voire des décès. Un rapport de la Cour des comptes, rendu public début avril 2026, confirme ces estimations, soulignant la sous-déclaration massive des erreurs médicales dans le système de santé français.
Ce qu’il faut retenir
- Entre 175 000 et 300 000 événements indésirables graves liés aux soins sont recensés chaque année en France, selon Marc Tadié et la Cour des comptes.
- Ces erreurs pourraient être évitées dans au moins la moitié des cas, grâce à des mesures simples, estime l’ancien neurochirurgien.
- Le nombre de décès imputables aux erreurs médicales est estimé à 30 000 par an, soit l’équivalent d’un crash d’avion toutes les 48 heures.
- La déclaration des incidents, obligatoire depuis 2018, reste peu appliquée en raison d’une « omerta générale » dans le milieu médical.
- Marc Tadié plaide pour une culture de la sécurité, des protocoles renforcés et l’utilisation de l’intelligence artificielle pour réduire les risques.
Un système de santé en crise, marqué par des erreurs évitables
Dans son enquête, Marc Tadié, qui a exercé pendant près de 25 ans comme neurochirurgien à l’hôpital Bicêtre, décrit un système de santé fragilisé par des défaillances structurelles. Les retards de diagnostic, les oublis de matériel chirurgical, les examens prescrits trop tard ou les infections nosocomiales figurent parmi les causes récurrentes de ces événements indésirables. « Il y a beaucoup trop d’accidents médicaux en France, qui peuvent arriver à n’importe lequel d’entre nous aujourd’hui ou demain », déclare-t-il. « Ils pourraient pourtant être évités avec des mesures simples. » Selon ses calculs, environ 15 millions d’hospitalisations sur les 40 millions annuelles concernent un patient victime d’une erreur médicale, soit une prise en charge sur quarante.
Parmi les cas les plus marquants, celui de deux jeunes patients opérés pour une tumeur bénigne dans des établissements différents. Une erreur technique lors de l’intervention a laissé les deux hommes lourdement paralysés. L’un ne peut s’exprimer qu’en clignant des yeux, l’autre en bougeant un seul doigt. « C’est absolument affreux », confie Marc Tadié, qui a été témoin de centaines de dossiers similaires au fil de sa carrière. Pour lui, ces tragédies illustrent l’urgence de briser la loi du silence qui entoure ces incidents.
Des chiffres qui interpellent : 30 000 morts annuels, une estimation prudente
Marc Tadié s’appuie sur des données compilées par la Cour des comptes, dont le rapport d’avril 2026 corrobore ses propres estimations. Selon lui, les erreurs médicales seraient responsables de 30 000 décès par an en France. Ce chiffre, qu’il juge « sous-estimé », inclut les infections nosocomiales (entre 4 600 et 10 000 morts), les erreurs médicamenteuses (environ 10 000 morts), les diagnostics erronés (5 000 à 10 000 morts) et les complications postopératoires (5 000 à 7 000 morts). « C’est l’équivalent en morts et en blessés d’un Boeing qui s’écrase tous les deux jours », compare-t-il, insistant sur l’urgence d’agir.
Pourtant, le système de déclaration obligatoire des incidents, instauré par une loi de 2018, reste largement inappliqué. « Il n’y a aucune culture de la sécurité dans le milieu médical », regrette-t-il. Les établissements hospitaliers, par crainte de sanctions ou de mauvaise publicité, dissimulent souvent les erreurs. En Angleterre, un hôpital qui ne déclare pas ses incidents est immédiatement inspecté. En France, c’est l’inverse : les services aux taux d’erreurs élevés cherchent à les minimiser pour éviter l’attention des Agences régionales de santé. « On passe d’une logique d’absence totale de notion de sécurité à une logique de la culpabilité », analyse-t-il.
L’intelligence artificielle, un levier pour réduire les risques ?
Face à l’ampleur du problème, Marc Tadié mise sur des solutions technologiques pour améliorer la sécurité des patients. L’intelligence artificielle pourrait jouer un rôle clé, notamment en réanimation ou dans la surveillance des patients à risque. « Des études ont montré qu’un soignant épaulé par une IA obtient de meilleurs résultats qu’un praticien seul », explique-t-il. Par exemple, des logiciels pourraient détecter des « signaux faibles » et alerter plus rapidement sur des complications comme une hémorragie cérébrale ou un hématome postopératoire. « L’IA doit devenir le copilote du médecin », résume-t-il, tout en soulignant que cette technologie ne remplace pas une formation continue et une remise en question des pratiques.
Parmi les autres mesures immédiates qu’il préconise : la réforme du système de tarification à l’activité, le rétablissement des lits d’aval pour éviter les sorties précoces, ou encore l’instauration de protocoles de surveillance renforcés aux urgences. Il plaide aussi pour un annuaire national de spécialistes joignables en permanence, afin d’éviter aux urgentistes de prendre des décisions seuls. « 40 % des check-lists au bloc opératoire pour prévenir les infections ne sont pas respectées », déplore-t-il, insistant sur la nécessité de faire respecter ces protocoles.
Former les médecins, un impératif pour enrayer la crise
La formation des professionnels de santé est également pointée du doigt par Marc Tadié. Selon lui, la complexification de la médecine et la spécialisation croissante ont affaibli les connaissances de base, notamment chez les urgentistes et les généralistes. « Autrefois, on dispensait une formation globale aux médecins pour qu’ils aient une vue d’ensemble des pathologies », rappelle-t-il. Aujourd’hui, face à l’évolution rapide des techniques médicales, les praticiens doivent se former en continu pour éviter les erreurs. « Imaginez un pilote de ligne qui ne se met pas à jour sur les dernières avancées technologiques. Comment peut-il continuer à piloter ? » interroge-t-il, soulignant l’absurdité d’une telle situation.
Le rapport de la Cour des comptes, qui souligne la baisse du niveau d’exigence dans les examens pour lutter contre les déserts médicaux, va dans le même sens. Pour Marc Tadié, il est urgent de rétablir cette exigence et de redonner aux médecins les outils pour diagnostiquer et soigner efficacement. « La médecine n’est pas une fatalité, c’est un système qui dysfonctionne », martèle-t-il, appelant à une réaction politique forte, « comme celle de Jacques Chirac pour la Sécurité routière » dans les années 2000.
Marc Tadié, qui a dédié sa carrière à traquer ces dysfonctionnements, ne baisse pas les bras. « Il faut une volonté politique et médicale pour changer les choses », insiste-t-il. « Les victimes doivent faire entendre leur voix, et les médecins doivent cesser de considérer les erreurs comme une fatalité. » Une prise de conscience collective, enfin, pourrait permettre d’éviter que d’autres patients ne paient le prix d’un système à bout de souffle.
Selon la Haute Autorité de santé, il s’agit d’un incident lié à la prise en charge d’un patient, entraînant ou susceptible d’entraîner une complication, un handicap ou un décès. Cela inclut les erreurs de diagnostic, les infections nosocomiales, les complications postopératoires ou les erreurs médicamenteuses.
Les patients ou leurs proches peuvent déclarer un incident via le portail national signalement.social-sante.gouv.fr. Ce signalement, distinct d’une plainte ou d’une action judiciaire, permet d’alimenter les statistiques nationales et d’éviter que l’erreur ne se reproduise.