Ce qu'il faut retenir
- Une étude suédoise révèle qu’avancer l’âge de la notation scolaire à 12 ans, contre 14 ans auparavant, a accru de 0,6 point de pourcentage les diagnostics de dépression et d’anxiété chez les filles.
- Chez les filles, la part de celles diagnostiquées pour dépression ou anxiété est passée de 1,4 % à 2,0 %, soit une augmentation d’environ deux cinquièmes.
- Les effets sont plus marqués chez les filles dont les résultats scolaires se situent entre faibles et moyens, tandis que les garçons semblent moins affectés.
- Les chercheurs soulignent que la pression scolaire et la comparaison sociale, rendues plus visibles par les notes précoces, jouent un rôle clé dans cette hausse des troubles mentaux.
- Les politiques éducatives devraient désormais intégrer les conséquences psychologiques des réformes de notation, selon les auteurs de l’étude.
Selon Ouest France, une étude récente met en lumière un lien préoccupant entre l’introduction précoce de notes à l’école et l’augmentation des troubles de santé mentale chez les adolescentes. Réalisée par des chercheurs en économie de la santé de l’Université de Lund en Suède, cette analyse s’appuie sur une réforme suédoise de 2012 ayant avancé l’âge de la notation officielle de la quatrième à la sixième, soit de 14 ans à 12 ans. Les résultats, publiés dans The Conversation, révèlent une hausse significative des diagnostics de dépression et d’anxiété chez les filles exposées à cette mesure.
Pour évaluer l’impact de cette réforme, les chercheurs ont comparé des enfants nés juste avant et juste après son entrée en vigueur. Cette approche, basée sur des registres nationaux couvrant plus de 520 000 élèves nés entre juillet 1992 et juin 2000, a permis d’isoler l’effet propre de la notation précoce sur la santé mentale. Les diagnostics psychiatriques ont été examinés au moment où les élèves entraient en classe de troisième, à la fin du collège.
Une réforme suédoise comme terrain d’étude
En Suède, la réforme de 2012 a marqué un tournant en introduisant des notes dès la sixième, deux ans plus tôt que dans l’ancien système. Cette avancée s’inscrit dans une tendance plus large en Europe, où des pays comme le Royaume-Uni renforcent les dispositifs de responsabilisation scolaire basés sur la performance. Aux États-Unis également, l’importance croissante accordée aux tests standardisés et aux classements d’établissements reflète une dynamique similaire. Pourtant, comme le rappellent les chercheurs, les conséquences psychologiques de ces réformes restent rarement au cœur des débats publics.
Les données collectées par l’équipe de l’Université de Lund montrent que la part des filles diagnostiquées pour dépression ou anxiété est passée de 1,4 % à 2,0 % après l’introduction des notes précoces. Bien que cette hausse absolue puisse sembler modeste, les troubles psychiatriques à cet âge restent rares. Elle représente en réalité une augmentation de près de 40 % par rapport à la période antérieure à la réforme. Chez les garçons, les effets sont moins marqués et moins systématiques, soulignant une disparité dans la sensibilité aux évaluations scolaires selon le genre.
Pression scolaire et comparaison sociale : des facteurs clés
Les résultats de l’étude pointent vers deux mécanismes principaux expliquant cette hausse des troubles mentaux. D’une part, la pression scolaire s’intensifie lorsque les notes sont introduites plus tôt, rendant la performance plus visible et comparables entre pairs. À un âge où la construction de soi est encore en cours, cette exposition précoce à la comparaison peut amplifier le sentiment d’échec et l’anxiété.
« Les notes rendent la performance plus visible dès un plus jeune âge, en indiquant clairement la position d’un élève par rapport à ses pairs. À un moment où la construction de soi est encore en cours, cela peut accroître la sensibilité à la comparaison et au sentiment d’échec »,expliquent les chercheurs.
D’autre part, les travaux antérieurs menés par l’équipe ont révélé que les filles réagissent de manière particulièrement forte aux retours sur leurs performances. Lorsqu’elles reçoivent des notes plus favorables que ce que leurs résultats réels laissaient prévoir, leur santé mentale s’améliore. À l’inverse, une intensification de la pression liée à la notation peut fragiliser leur équilibre psychologique. Cette sensibilité accrue aux évaluations explique pourquoi les filles, en particulier celles dont les résultats se situent entre faibles et moyens, sont davantage touchées par cette réforme.
Des inégalités de genre en santé mentale accentuées
Les auteurs de l’étude estiment que la pression scolaire pourrait contribuer aux écarts de santé mentale entre les sexes à l’adolescence. Alors que les filles ont tendance à intérioriser davantage la pression et le stress liés à l’évaluation, l’introduction de notes précoces pourrait, de manière non intentionnelle, creuser des inégalités déjà bien documentées. « Nous ne soutenons pas que la notation soit intrinsèquement néfaste », précisent-ils. « Les notes peuvent motiver, orienter les apprentissages et informer les parents comme les enseignants. Mais leur calendrier et leur conception comptent. »
Cette analyse met en lumière l’importance de repenser les systèmes d’évaluation pour qu’ils soutiennent à la fois les apprentissages et un développement psychologique équilibré. Les écoles, en tant qu’institutions, ne se limitent pas à mesurer la performance : elles jouent également un rôle clé dans la construction identitaire des jeunes. Concevoir des politiques éducatives qui intègrent ces deux dimensions est donc essentiel pour éviter des conséquences indésirables.
Vers des politiques éducatives plus équilibrées ?
Les chercheurs plaident pour une approche plus nuancée des réformes scolaires, où les effets psychologiques des évaluations seraient systématiquement évalués en parallèle de leurs bénéfices académiques. Pour eux, les décideurs doivent mettre en balance les avantages des dispositifs de responsabilisation avec leurs coûts potentiels sur la santé mentale des élèves. « Les politiques de responsabilisation doivent prendre en compte leurs effets psychologiques », soulignent-ils. « Il ne s’agit pas d’abandonner la notation, mais de concevoir des systèmes d’évaluation adaptés au stade de développement des élèves, accompagnés de dispositifs de soutien permettant d’interpréter les retours de manière constructive. »
Cette recommandation prend une dimension d’autant plus urgente que les troubles de santé mentale chez les jeunes ont augmenté ces dernières années. Aux États-Unis, par exemple, les services de santé mentale pédiatriques sont confrontés à une demande croissante, tandis qu’en France, des voix s’élèvent pour réévaluer le rôle des notes dans le système scolaire. Comme le rappelle l’étude, suivre le bien-être des élèves en parallèle de leurs résultats permet de repérer plus tôt d’éventuels effets indésirables et d’adapter les pratiques éducatives en conséquence.
Les élèves réagissent différemment à l’évaluation
Les chercheurs insistent sur le fait que les réformes éducatives efficaces pour certains élèves peuvent en fragiliser d’autres, en particulier ceux déjà sensibles à la pression de la performance. Cette diversité de réactions souligne l’importance d’une approche personnalisée, où les systèmes d’évaluation seraient suffisamment flexibles pour s’adapter aux besoins individuels. « Les élèves réagissent différemment à l’évaluation. Des réformes efficaces pour certains peuvent en fragiliser d’autres », rappellent-ils.
Pour conclure, cette étude ouvre une réflexion plus large sur le rôle des écoles dans la société contemporaine. Alors que les systèmes éducatifs évoluent pour répondre aux défis du XXIe siècle, il est crucial de ne pas perdre de vue l’impact humain de ces transformations. Les notes, outils indispensables pour mesurer les progrès, ne doivent pas devenir une source de stress et d’anxiété pour les jeunes. En intégrant systématiquement le bien-être des élèves dans les réformes éducatives, les décideurs pourraient concilier excellence académique et santé mentale, pour le bénéfice de tous.
D’après les chercheurs, les filles réagissent de manière plus sensible aux retours sur leurs performances. Leur tendance à intérioriser la pression scolaire et à se comparer davantage aux autres explique en partie cette disparité. Les résultats montrent que les filles, en particulier celles dont les résultats se situent entre faibles et moyens, sont davantage touchées par une hausse des diagnostics de dépression et d’anxiété après l’introduction de notes précoces.