Lors du Forum Impact de Poznan, qui s’est tenu les 13 et 14 mai 2026 en Pologne, la romancière polonaise Olga Tokarczuk, lauréate du prix Nobel de littérature en 2018, a suscité une vive controverse en déclarant utiliser une intelligence artificielle dans son processus créatif. Comme le rapporte Le Figaro, ces propos ont rapidement enflammé les débats sur l’usage des outils numériques par les auteurs contemporains.

Ce qu'il faut retenir

  • Olga Tokarczuk a évoqué l’usage de l’IA lors du Forum Impact de Poznan (13-14 mai 2026), avant de préciser ses propos sur Facebook.
  • Elle affirme utiliser l’IA comme un outil de documentation et de vérification, tout en niant que son prochain roman soit écrit avec cette technologie.
  • La romancière souligne que l’IA peut être un sparring-partner créatif, tout en mettant en garde contre ses limites et ses risques.
  • Tokarczuk, dont l’œuvre explore des liens entre époques et disciplines, s’interroge sur la disparition progressive de la littérature traditionnelle.

Dans un premier temps, Olga Tokarczuk avait affirmé lors d’une rencontre publique que l’intelligence artificielle faisait partie intégrante de son travail d’écriture. Une déclaration qui a immédiatement suscité des réactions, certains y voyant une remise en cause de l’authenticité de la création littéraire. Face à la polémique, l’auteure a publié un rectificatif sur Facebook pour clarifier ses propos. « Je déclare brièvement et fermement », a-t-elle écrit en introduction, avant de préciser sa pensée en trois points.

Premièrement, elle explique que l’IA est pour elle un outil de documentation et de vérification, comparable à une recherche en bibliothèque. « Chaque fois que j’utilise cet outil, je vérifie également les informations, comme je le fais depuis des décennies en lisant des livres et en explorant les archives », a-t-elle souligné. Deuxièmement, elle a tenu à rassurer : « Aucun de mes textes, y compris le roman qui paraîtra en polonais cet automne, n’a été écrit avec l’aide de l’intelligence artificielle – sauf comme outil de recherche préliminaire plus rapide ». Enfin, avec une pointe d’ironie, elle a ajouté : « Je suis parfois inspirée par des rêves, mais avant que cette phrase ne soit travestie par les commentateurs, je m’empresse de dire qu’il s’agit de mes propres rêves. »

« Une collaboration avec l’intelligence artificielle peut être utile »
— Olga Tokarczuk, lors du Forum Impact de Poznan

Pourtant, l’auteure n’a pas caché son découragement face à l’évolution des pratiques de lecture. Selon elle, de nombreux lecteurs contemporains se détourneraient de la complexité narrative et abandonneraient la lecture des longs romans avant leur terme. « J’aimerais que l’on considère la littérature sous un angle économique. Quel effort ! Non seulement intellectuel, mais surtout physique », a-t-elle déclaré. Elle prend pour exemple son roman Les Livres de Jacob, une œuvre de 1 000 pages, dont le temps de rédaction, si on le convertissait en salaire horaire, serait difficilement justifiable économiquement. « Et aujourd’hui, les lecteurs découvrent la fin de l’histoire grâce aux résumés », a-t-elle ajouté, sous-entendant que la lecture intégrale des œuvres devient rare.

Face à ce constat, Olga Tokarczuk a reconnu que l’IA pouvait représenter une solution pour les écrivains, à condition d’en maîtriser les limites. Elle explique que son esprit littéraire fonctionne par « association périphérique et associative très étendue de faits », une approche qui diffère radicalement de la logique étroite des algorithmes. « Je suis souvent profondément stupéfaite de la façon dont cette IA élargit mes horizons et approfondit ma pensée créative », a-t-elle confié. Elle précise avoir acquis la version la plus avancée d’un modèle de langage et l’utiliser pour explorer de nouvelles pistes narratives. « Malgré les craintes, je crois que nous, écrivains, sommes particulièrement sensibles aux outils comme l’IA », a-t-elle affirmé.

Cependant, la romancière met en garde contre les risques liés à l’IA. « Il faut être très prudent », a-t-elle insisté. Elle cite l’exemple d’une demande qu’elle avait formulée à son outil : « Quelles chansons mes personnages auraient-ils pu danser lors d’un bal il y a plusieurs décennies ? » L’IA avait répondu avec une erreur dans un titre. Tokarczuk évoque également les « hallucinations » des algorithmes, ces réponses plausibles mais erronées que les modèles de langage peuvent générer. Malgré ces écueils, elle conclut : « Je dois admettre que, dans le domaine de la fiction littéraire fluide, cette technologie est un atout inestimable. »

L’auteure a également partagé une anecdote révélatrice de son approche créative avec l’IA. « Il m’arrive souvent de soumettre une idée à l’IA, en lui demandant : « Chérie, comment pourrions-nous développer cela avec autant de finesse ? » », a-t-elle expliqué. Pour elle, l’outil ne remplace pas l’écrivain, mais peut l’accompagner dans son processus de réflexion. « Parallèlement, je ressens une profonde tristesse, très humaine, pour une époque qui disparaît à jamais », a-t-elle ajouté, évoquant la disparition progressive de la littérature traditionnelle, « écrite pendant des mois dans la solitude, œuvre de toute une vie, façonnée par l’esprit d’un individu pleinement conscient. »

Et maintenant ?

L’intervention d’Olga Tokarczuk lors du Forum Impact de Poznan relance un débat plus large sur l’éthique de l’usage de l’IA dans la création artistique. D’ici l’automne 2026, date de sortie de son prochain roman en polonais, il est probable que les discussions sur le rôle des outils numériques dans l’écriture s’intensifient, tant chez les auteurs que parmi les éditeurs et le public. Reste à voir si cette prise de position influencera d’autres écrivains à partager leur propre rapport à l’IA.

Née le 29 janvier 1962 à Sülechów, en Pologne, Olga Tokarczuk a grandi dans un environnement peu ordinaire. Ses parents enseignaient à la Klenica Uniwersytet Ludowy, une école installée dans un château à la campagne, où vivaient une dizaine d’adultes et une centaine d’enfants. Ces derniers appelaient leurs professeurs « oncle » ou « tante », dans une enclave libérale-libertaire inspirée des principes d’un pédagogue danois et financée par l’État communiste. L’établissement a été fermé en 1972, contraignant la jeune Olga à une vie plus ordinaire. Plus tard, elle a étudié la psychologie à Varsovie avant de publier un premier recueil de poèmes en 1989.

Son œuvre, souvent hybride et complexe, mêle impressions, réflexions et anecdotes pour explorer les liens entre époques, territoires et disciplines. Ses romans, bien que parfois difficiles d’accès, rencontrent un succès commercial en Pologne. Avant son prix Nobel, elle avait déjà été récompensée à deux reprises par le prix Nike, l’équivalent polonais du Goncourt : en 2008 pour Les Pérégrins (également primé par le Man Booker International Prize), puis en 2015 pour Les Livres de Jakob, un roman-fleuve de 1 000 pages sur une secte juive du XVIIIe siècle.

Son approche de l’IA s’inscrit donc dans une réflexion plus large sur l’évolution de la littérature et de la création. En combinant outils numériques et travail solitaire, Tokarczuk incarne les tensions d’une époque où tradition et innovation s’affrontent. La question reste entière : l’IA sera-t-elle un simple adjuvant, ou un acteur à part entière de la création littéraire ?

Non. Selon ses précisions ultérieures, l’auteure utilise l’IA uniquement comme un outil de recherche et de vérification, et non pour rédiger ses textes. Elle a affirmé sur Facebook : « Aucun de mes textes, y compris le roman qui paraîtra en polonais cet automne, n’a été écrit avec l’aide de l’intelligence artificielle – sauf comme outil de recherche préliminaire plus rapide ».

Le prochain roman d’Olga Tokarczuk, dont la sortie est prévue pour l’automne 2026, sera publié en polonais. Il s’agira d’un nouveau texte, distinct de ses œuvres précédentes comme Les Livres de Jakob ou Les Pérégrins.