Quatre parquets européens mènent actuellement des enquêtes sur un réseau criminel ayant organisé, entre 1992 et 1996, des « safaris humains » à Sarajevo pendant la guerre de Bosnie. Selon Euronews FR, cette organisation recrutait des citoyens fortunés — principalement des passionnés d’armes et de chasse — pour en faire des tireurs embusqués ciblant des civils, dans le cadre d’un voyage organisé depuis plusieurs pays européens. L’affaire, révélée par le livre-enquête Les snipers du week-end. L’enquête sur les safaris humains à Sarajevo (PaperFIRST) de l’auteur italien Ezio Gavazzeni, met en lumière un trafic où le meurtre de civils devenait une activité de loisir macabre.
Ce qu'il faut retenir
- Quatre parquets européens enquêtent sur un réseau ayant organisé des safaris humains à Sarajevo entre 1992 et 1996, selon Euronews FR.
- L’organisation recrutait des clients fortunés pour tirer sur des civils, avec des tarifs variant de 20 millions à 100 millions de lires italiennes de l’époque (soit jusqu’à 100 000 euros actuels).
- Au moins 230 Italiens et autant de personnes venues d’autres pays (Canada, États-Unis, Russie) auraient participé à ces safaris, selon les sources de Gavazzeni.
- L’enquête, ouverte en 2025, concerne notamment des clients à Milan, en Autriche, en Belgique et en Bosnie-Herzégovine, avec une possible extension en Suisse et au Parlement européen.
- Les victimes prioritaires étaient les enfants et les jeunes femmes, avec des tarifs plus élevés pour ces cibles.
Un réseau criminel organisé depuis plusieurs pays européens
L’enquête de Gavazzeni, dont le livre est en cours de traduction dans neuf langues, révèle un système complexe impliquant plusieurs pays européens. L’Italie servait de carrefour, avec des départs organisés depuis Milan, Parme ou Ancône, souvent via Trieste ou des vols charter de la compagnie serbe Aviogenex. Les clients, arrivant d’Europe, d’Amérique du Nord ou de Russie, recevaient un message codé : « Il y a des cerfs pour les archers », indiquant qu’ils pourraient tirer sur des humains. « Beaucoup partaient le vendredi après-midi de la via Mecenate à Milan en autocar », précise Gavazzeni à Euronews FR.
L’organisation reposait sur plusieurs maillons : des recruteurs en Italie et dans les Balkans, souvent d’anciens militaires, qui rencontraient les clients dans des bars, des stands de tir ou des clubs de chasse. « Ils leur expliquaient les tarifs, les possibilités et ce qui était permis ou non », explique l’auteur. Une fois sélectionnés, les « snipers » étaient acheminés vers Sarajevo ou Mostar, où ils tiraient sur des civils sans défense, souvent des enfants ou des jeunes femmes, selon les témoignages recueillis.
Des tarifs variables selon la « cible » et un objectif ludique, non politique
Les tarifs pratiqués par le réseau reflétaient une hiérarchie macabre. Selon Gavazzeni, un enfant ou une jeune femme valait environ 100 millions de lires italiennes de l’époque (soit plus de 100 000 euros actuels), une femme adulte environ 70 millions, un homme 50 millions, et une personne âgée de plus de 80 ans 20 millions. Ces sommes alimentaient l’ensemble de la chaîne, des recruteurs aux pots-de-vin versés aux militaires en passant par les accompagnateurs sur place.
Contrairement à une idée reçue, l’objectif de ces safaris n’était pas politique ni ethnique, mais bien ludique. « L’objectif du safari était ludique, pas politique ni religieux », souligne Gavazzeni, s’appuyant sur l’analyse de la criminologue Martina Radice. Les participants étaient « bien intégrés dans leur milieu social » et voyaient dans ces meurtres une démonstration de pouvoir : « Je suis un homme riche, j’ai réussi, et je peux même me permettre de tuer quelqu’un et de rentrer chez moi en toute impunité », résume l’auteur. Les profils variaient : entrepreneurs, avocats, médecins, notaires, mais aussi d’anciens militaires italiens en congé ou à la retraite.
Une omerta généralisée et des responsabilités étouffées pendant des décennies
L’affaire des snipers de Sarajevo, bien que connue dès les années 1990, n’a été révélée au grand public que récemment. Gavazzeni lui-même avait découvert l’existence de ces safaris en lisant le Corriere della Sera et La Stampa en mars 1995, grâce à des informations fournies par le Tribunal permanent des peuples. Pourtant, le phénomène était « de notoriété publique dans les Balkans », selon le journaliste Luca Leone, qui a publié en 2014 le roman I Bastardi di Sarajevo. « Sur dix personnes avec lesquelles je parlais, sept me disaient : vous, les Italiens, vous êtes venus ici pour nous aider, mais aussi pour nous tirer dessus depuis les montagnes », témoigne-t-il.
Plusieurs sources, dont un ancien agent secret surnommé « l’Innominato » dans le livre, affirment que les services de renseignement occidentaux étaient au courant. « Nos services étaient au courant de ce qui se passait, mais étaient trop occupés à autre chose dans le chaos de la guerre civile », confie-t-il. Les services français et italiens auraient même reçu des alertes en 1993-1994, mais aucune enquête approfondie n’aurait été menée. « Si cette information était sortie, cela aurait signifié discréditer des personnes occupying des positions en vue », explique Gavazzeni, évoquant une omerta généralisée parmi les services occidentaux.
Les premières condamnations et les enquêtes en cours
Le tournant dans la révélation de cette affaire est venu en 2022 avec le documentaire Sarajevo Safari du réalisateur slovène Miran Zupanic. Celui-ci contient les déclarations d’un militaire serbe des services de renseignement ayant appris l’existence de cinq étrangers — dont trois Italiens — souhaitant tirer sur des civils. Les services bosniens avaient alerté leurs homologues italiens, qui avaient affirmé avoir renvoyé les suspects chez eux et démantelé le réseau. « Cette dernière information était fausse », précise Gavazzeni.
L’enquête, ouverte en 2025 après une plainte déposée par Gavazzeni, progresse lentement. À Milan, au moins quatre personnes ont été entendues, dont un octogénaire originaire du Frioul et un ancien chasseur de la province d’Alexandrie ayant combattu aux côtés des paramilitaires serbes. D’autres procédures sont en cours en Autriche, en Belgique, en Bosnie-Herzégovine, avec une possible extension en Suisse et une question au Parlement européen. L’accusation porte sur des meurtres multiples aggravés par des motifs abjects, et la municipalité de Sarajevo s’est constituée partie civile, représentée par l’ancien magistrat Guido Salvini et l’avocat Nicola Brigida.
Par ailleurs, le livre de Gavazzeni, dont la première traduction est parue en hongrois le 10 juin, devrait être disponible dans huit autres langues d’ici la fin de l’année. Son travail pourrait alimenter d’autres plaintes ou enquêtes dans les pays concernés, notamment en Croatie, où un livre similaire publié en avril 2026 évoque des tarifs comparables et met en cause des personnalités de l’establishment croate et serbe liées au Royaume-Uni et à la Belgique.
Un héritage lourd pour les victimes et les familles
Selon les chiffres cités par Gavazzeni, plus de 1 600 enfants ont été tués pendant le siège de Sarajevo, dont « un sur dix abattu par un sniper ». Fikret Grabovica, directeur de l’Association des parents des enfants tués à Sarajevo et père d’une victime, a rappelé ce bilan lors d’une émission de Rai 3. « Ces safaris ont contribué à un climat de terreur où des civils innocents devenaient des cibles de sport », souligne-t-il.
L’enquête reste donc en suspens sur plusieurs questions : combien de victimes ces snipers ont-ils réellement faites ? Qui étaient les organisateurs principaux en Serbie et en Belgique ? Pourquoi les services de renseignement occidentaux n’ont-ils pas agi plus tôt ? Pour les familles des victimes, comme pour les sociétés européennes, la quête de justice ne fait que commencer.
L’Italie servait de carrefour logistique grâce à sa proximité géographique avec les Balkans et à l’existence de réseaux criminels organisés, notamment dans le nord du pays. Des agences milanaises recrutaient les clients, qui étaient ensuite acheminés vers des aéroports comme Trieste ou Parme avant de rejoindre les zones de guerre en Bosnie, souvent via la Serbie.
La municipalité de Sarajevo s’est constituée partie civile dans les procédures en cours, représentée par des avocats ayant collaboré au livre de Gavazzeni. Les familles des victimes pourraient également se joindre aux actions en justice, mais le processus sera long en raison de la complexité du dossier et de l’absence de preuves directes contre les organisateurs principaux.