Vingt-cinq ans après avoir obtenu le Prix du scénario au Festival de Cannes pour Comme une image, coécrit avec Jean-Pierre Bacri, Agnès Jaoui revient sur la Croisette avec L'Objet du délit, un film présenté hors compétition le 22 mai 2026 et dont la sortie en salles est prévue pour le 27 mai. Selon Franceinfo - Culture, cette comédie dramatique explore les enjeux contemporains du féminisme et des droits des femmes à travers le prisme d’un opéra, une première pour la réalisatrice qui signe ici son premier long-métrage écrit et réalisé sans son complice de vie et de travail, disparu en janvier 2021. Une œuvre dédiée à Bacri, dans laquelle Jaoui aborde avec humour et nuance les tensions persistantes autour du mouvement #MeToo et les reculs apparents des avancées féministes.
Ce qu'il faut retenir
- Un retour à Cannes : L'Objet du délit est présenté hors compétition le 22 mai 2026, avec une sortie nationale prévue cinq jours plus tard.
- Une triple casquette : Agnès Jaoui endosse pour la première fois les rôles d’actrice, scénariste et réalisatrice pour ce projet, après plus de deux décennies de collaboration avec Jean-Pierre Bacri.
- Un sujet brûlant : Le film interroge la stagnation des avancées féministes et la perception contrastée du mouvement #MeToo, entre générations et idéologies.
- L’opéra comme miroir : Jaoui choisit l’univers lyrique pour offrir un recul critique sur les dynamiques de pouvoir, en s’appuyant notamment sur Les Noces de Figaro de Mozart.
- Une métaphore filée : Le film utilise des phallus géants pour symboliser les nouvelles normes de virilité et la crise des modèles masculins contemporains.
- Des chiffres qui parlent : En trente ans, la proportion de réalisatrices en France est passée de 22 % à 21 %, selon Jaoui.
Un film né d’une interrogation sur le féminisme contemporain
Lors d’un entretien accordé à Franceinfo - Culture, Agnès Jaoui explique que l’idée de L'Objet du délit est née d’une réflexion sur la lenteur des progrès féministes malgré les avancées historiques. « Pourquoi ça avance si lentement, et pourquoi, même quand ça avance, ça peut repartir en arrière ? » s’interroge-t-elle. Selon la réalisatrice, rien n’est jamais définitivement acquis pour les femmes, une conviction qui a motivé ce projet ambitieux. Le choix de l’opéra comme cadre narratif n’est pas anodin : ce milieu, souvent perçu comme élitiste, permet à Jaoui de prendre du recul tout en explorant un environnement où les rapports de force, bien que différents, restent prégnants. « #MeToo existe à l’opéra, mais de façon plus discrète », précise-t-elle.
« Les Noces de Figaro » : un livret déjà féministe
Jaoui s’est tournée vers Les Noces de Figaro, opéra de Mozart sur un livret de Lorenzo Da Ponte, car l’œuvre aborde dès 1786 des thèmes chers au féminisme moderne : domination masculine, résistance des femmes, et remise en question des privilèges. « Ça permet de voir ce qui a changé, ce qui n’a pas changé, et de mettre en perspective », souligne la réalisatrice. Le film alterne entre les répétitions de l’opéra et des scènes de la vie quotidienne, mêlant fiction et réalité pour interroger les contradictions des différents acteurs du féminisme. Jaoui évoque notamment les tensions entre générations, certaines femmes plus âgées rejetant le mouvement #MeToo perçu comme une menace, tandis que les plus jeunes, parfois radicales, adoptent des positions tout aussi intransigeantes.
La censure et l’excès : deux dangers pour le féminisme
Interrogée sur les dérives qu’elle observe, Agnès Jaoui n’hésite pas à critiquer les excès des deux camps. « Réparer une injustice par une autre ne me semble pas être la bonne solution », déclare-t-elle. Elle cite en exemple la tendance à assimiler une main sur un genou à un viol, ou à réclamer les mêmes sanctions pour des actes de gravité inégale. « Le fait qu’il n’y ait plus de rapport entre le délit et la peine, ça aussi me pose problème », ajoute-t-elle. Ces prises de position, bien que minoritaires, lui valent des critiques, mais Jaoui assume pleinement son choix de traiter ces sujets par le prisme du cinéma, où « la confrontation des générations et des époques » permet un débat constructif. « C’est un sujet inflammatoire, mais je ne suis pas là pour céder à la peur », conclut-elle.
Une métaphore osée : les phallus géants et la crise de la virilité
Parmi les images marquantes du film figure une séquence où une metteuse en scène, figure d’influenceuse féministe, remplace les colonnes de l’opéra par des phallus géants oscillants. Cette métaphore, inspirée par les débats sur les nouvelles normes de virilité, vise à illustrer la confusion ambiante autour du patriarcat. « Les vieux phallus sont trop lourds, trop encombrants, qu’ils dérangent tout le monde, et que les jeunes phallus sont trop fragiles », explique Jaoui avec une pointe d’humour. Le film joue sur ce registre pour désamorcer les tensions, tout en interrogeant : « Est-ce que c’est ça, l’objet du délit ? Est-ce que c’est le sexe masculin, la testostérone, l’homme lui-même, le problème ? » Une question qui traverse toute l’œuvre, entre satire et réflexion sociétale.
L’humour comme outil de réflexion
Pour Agnès Jaoui, l’humour est un moyen essentiel pour aborder des sujets sensibles sans tomber dans le piège de l’émotion pure. « Le comique sert à faire passer des messages, à désarmer la position défensive », confie-t-elle. Elle rappelle que chacun, qu’il soit féministe ou non, porte des contradictions, et que l’absurdité de ces contradictions peut devenir drôle. « En fait, on est toutes et tous pleins de contradictions, et c’est même impossible de vivre de façon totalement éthique », souligne-t-elle. Cette approche permet de dédramatiser sans nier la gravité des sujets, comme le viol ou les inégalités structurelles. Jaoui dénonce par ailleurs l’usage de mots-clés (« féministe », « essentialiste », « universaliste ») qui enferment les débats dans des cases et empêchent toute nuance.
Un hommage à Jean-Pierre Bacri et une nouvelle méthode de travail
Le décès de Jean-Pierre Bacri en janvier 2021 a marqué un tournant dans la carrière d’Agnès Jaoui. « Ça m’a pris du temps », confie-t-elle à Franceinfo - Culture. Après avoir tenté, sans succès, d’écrire avec un seul collaborateur, elle a opté pour une méthode collective, mêlant échanges avec plusieurs scénaristes et périodes de travail en solitaire. Cette approche, inspirée de ses anciennes collaborations avec Bacri, lui a permis de finaliser le film tout en honorant sa mémoire. « Je lui dédie ce film, car il a été mon premier public, mon premier critique », précise-t-elle. Le résultat est un long-métrage qui, bien que différent de ses précédentes collaborations, porte l’empreinte de leur complicité artistique.
Un pont vers l’opéra pour un public élargi
Jaoui a souhaité rendre l’opéra accessible à un public non initié, en intégrant des extraits de Les Noces de Figaro non seulement dans les scènes de spectacle, mais aussi dans des moments du quotidien, comme un repas au restaurant. « Chaque note entendue dans le film est un thème de Mozart », explique-t-elle. Elle a travaillé en étroite collaboration avec le compositeur Fernando Fishbein pour créer une bande-son cohérente, où la puissance vocale des chanteurs — souvent des acteurs doublés — devient un personnage à part entière. « Il faut se rendre compte que ce sont des vrais êtres humains qui sortent des sons incroyables », souligne-t-elle, évoquant son émerveillement face à la rencontre entre la technique lyrique et l’émotion brute.
Un regard sur la nouvelle génération de réalisatrices
Présenté à un festival où les femmes cinéastes occupent une place plus visible que par le passé, L'Objet du délit s’inscrit dans un paysage où les jeunes réalisatrices, mieux armées et plus déterminées, bousculent les codes. Agnès Jaoui salue cette dynamique, tout en rappelant que les chiffres globaux restent décevants : « On était 22 % il y a trente ans, on est 21 % aujourd’hui ». Elle cite en exemple les progrès accomplis sur les tournages, où les actrices et techniciennes osent désormais refuser les situations humiliantes, mais souligne que la parité en termes de budgets et de postes de réalisation reste un combat. « Ce n’est pas gagné », conclut-elle, appelant à une prise de conscience collective.
Avec L'Objet du délit, Agnès Jaoui signe une œuvre personnelle et engagée, où l’humour sert de catalyseur à une réflexion nécessaire sur les défis du féminisme au XXIe siècle. Entre héritage et modernité, le film interroge : jusqu’où peut-on aller sans reproduire les erreurs du passé ?
Jaoui a opté pour l'opéra car c'est un milieu où les rapports de force, bien que différents de ceux du cinéma, restent prégnants. Elle y voit un moyen de prendre du recul tout en explorant des thèmes comme la domination masculine ou la résistance des femmes, déjà présents dans Les Noces de Figaro de Mozart.
L'humour permet de désamorcer les tensions et de faire passer des messages sans tomber dans le piège de l'émotion pure. Jaoui y voit un outil pour montrer les contradictions de chacun, qu'il soit féministe ou non, et pour éviter que les débats ne s'enferment dans des cases stériles.