Alors que les attaques des 4 et 6 mai dans le bassin du lac Tchad ont mis en lumière la résilience des groupes armés djihadistes, le chercheur Vincent Foucher, spécialiste de ces mouvements, a accordé un entretien au Monde pour décrypter leur évolution récente et les défis rencontrés par les forces militaires locales.

Ce qu'il faut retenir

  • Les djihadistes du bassin du lac Tchad s’adaptent à un environnement complexe, combinant zones désertiques et voies navigables.
  • Les soldats de la région, habitués aux combats terrestres en milieu aride, peinent à maîtriser les tactiques de déplacement en pirogue ou de combat naval.
  • Les attaques des 4 et 6 mai illustrent une stratégie opportuniste, exploitant les lacunes logistiques des armées régionales.
  • Vincent Foucher souligne que l’absence d’expérience préexistante dans les combats fluviaux limite l’efficacité des réponses militaires.

Un théâtre d’opérations hybride

Le bassin du lac Tchad, à cheval entre le Tchad, le Nigeria, le Niger et le Cameroun, est devenu un foyer de tensions majeures depuis plusieurs années. Autrefois concentrées dans les zones désertiques du Sahel, les activités des groupes djihadistes, tels que Boko Haram ou l’État islamique en Afrique de l’Ouest, se diversifient désormais. Selon Vincent Foucher, « ces groupes ont étendu leurs zones d’influence vers les zones humides et lacustres, où ils exploitent les ressources locales et échappent plus facilement aux frappes aériennes », a-t-il indiqué lors de son entretien avec Le Monde.

Des forces armées mal préparées aux réalités fluviales

La région, marquée par des conflits prolongés, voit ses armées nationales déployer des moyens terrestres adaptés aux vastes étendues désertiques. Or, les djihadistes, eux, utilisent désormais des pirogues et des embarcations légères pour infiltrer les villages ou mener des attaques éclair. « Les soldats sont plus habitués aux terrains désertiques qu’à des déplacements en pirogue ou à des combats navals », a expliqué le chercheur. Cette inadéquation tactique réduit la capacité des forces à anticiper ou à contrer ces mouvements, qui exploitent les réseaux de canaux et de marécages comme des corridors stratégiques.

Les attaques de mai 2026, symptôme d’une stratégie adaptative

Les offensives des 4 et 6 mai, ciblant des positions militaires et des villages riverains, confirment cette mutation des modes opératoires. Vincent Foucher précise que « ces attaques ne sont pas isolées mais s’inscrivent dans une logique de harcèlement systématique, visant à épuiser les ressources des armées tout en semant l’insécurité parmi les populations ». Les groupes djihadistes, en diversifiant leurs cibles, cherchent à démontrer leur résilience face aux opérations de contre-terrorisme menées par les coalitions régionales, comme la Force multinationale mixte (FMM).

Et maintenant ?

Si les armées locales tentent de s’adapter, notamment par le déploiement de patrouilles fluviales et la formation de troupes spécialisées, les défis restent immenses. La saison des pluies, qui transforme les zones humides en véritables labyrinthes aquatiques, pourrait offrir un avantage tactique aux groupes armés. Reste à voir si les investissements dans des unités fluviales, comme ceux annoncés par le Nigeria en 2025, porteront leurs fruits d’ici la fin de l’année.

La situation dans le bassin du lac Tchad rappelle que la guerre asymétrique ne connaît pas de frontières fixes. Entre désert et eaux troubles, les groupes djihadistes continuent de jouer sur les faiblesses structurelles des États pour étendre leur emprise. Une donnée que les stratégies militaires devront désormais intégrer, sous peine de voir les cycles de violence se perpétuer.

Les principaux groupes sont Boko Haram, affilié à l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), ainsi que des factions dissidentes ou affiliées à Al-Qaïda. Leur présence s’étend désormais aux zones lacustres et fluviales, où ils exploitent les réseaux locaux pour leurs déplacements et approvisionnements.