Alors que les tensions géopolitiques s’intensifient et que les enjeux de sécurité économique redessinent les équilibres mondiaux, les relations entre la Chine et l’Europe font l’objet d’une analyse approfondie par les experts. Selon Courrier International, le chercheur Sun Chenghao, spécialiste des questions stratégiques à l’université Tsinghua de Pékin, estime que ces relations « ont-elles atteint un point critique ? » s’interroge-t-il sur la plateforme Weixin. Son analyse, publiée sur le compte Zhong-Mei Jujiao, met en lumière trois évolutions majeures dans la perception européenne de la Chine.
Ce qu'il faut retenir
- Un recentrage européen sur la sécurité stratégique plutôt que sur la coopération économique pure, avec des préoccupations élargies aux véhicules électriques, à l’IA ou encore aux minerais critiques.
- Un passage de la « concurrence sectorielle » à une « concurrence d’écosystème », où les inquiétudes ne concernent plus seulement certains secteurs, mais l’ensemble des interactions économiques et technologiques.
- Une volonté européenne de jouer un rôle stratégique indépendant, notamment dans un contexte marqué par la guerre en Ukraine et les incertitudes liées à l’administration Trump.
La fin d’une ère économique pour laisser place à la sécurité
Pendant des années, les relations sino-européennes se sont principalement structurées autour de l’économie. Les échanges commerciaux, les investissements et les partenariats industriels dominaient les agendas politiques. Pourtant, comme le souligne Sun Chenghao, cette dynamique a profondément changé. Désormais, ce n’est plus tant la manière d’approfondir la coopération sino-européenne qui anime les débats en Europe, mais bien celle de gérer les risques associés à Pékin. L’Europe, constate le chercheur, a progressivement élargi le champ de ses préoccupations, intégrant désormais des questions liées à la sécurité économique au cœur de sa réflexion stratégique.
Cette évolution reflète une contradiction interne à l’Union européenne. D’un côté, Bruxelles insiste sur la nécessité de « gérer les risques » plutôt que de procéder à un découplage total avec la Chine, afin d’éviter une confrontation directe. De l’autre, l’élargissement du concept de sécurité économique conduit à inclure de plus en plus les enjeux chinois dans les réflexions globales sur la sécurité. Un paradoxe qui pourrait, à terme, accélérer un éloignement économique plus général entre les deux blocs, malgré les efforts pour éviter une rupture brutale.
De la concurrence sectorielle à une rivalité d’écosystèmes
Le deuxième changement majeur identifié par Sun Chenghao concerne la nature même de la concurrence entre l’Europe et la Chine. Jusqu’à présent, les tensions se concentraient sur des secteurs spécifiques : les technologies de pointe, les semi-conducteurs, ou encore les subventions déloyales dans le domaine des énergies renouvelables. Désormais, ces frictions s’étendent à l’ensemble de l’écosystème économique. Les Européens s’inquiètent non seulement des pratiques chinoises dans certains domaines, mais aussi de leur capacité à dominer des chaînes de valeur entières, de la production de minerais stratégiques à la maîtrise des infrastructures numériques.
Cette transformation, analyse le géopolitologue, marque un passage de l’ère de la « concurrence sectorielle » à celle de la « concurrence d’écosystème ». Autrement dit, l’Europe ne craint plus seulement que la Chine prenne l’avantage dans certains secteurs clés, mais qu’elle impose progressivement ses standards et ses modèles économiques à l’échelle mondiale. Une perspective qui pousse Bruxelles à reconsidérer sa dépendance vis-à-vis de Pékin, sans pour autant opter pour une rupture radicale.
Une Europe en quête d’autonomie stratégique
Le troisième facteur de tension réside dans la redéfinition du rôle international de l’Europe. Comme le rappelle Sun Chenghao, ce processus s’inscrit dans un contexte particulièrement mouvant. La guerre en Ukraine, la montée des tensions commerciales avec les États-Unis sous l’administration Trump, et la concurrence accrue avec d’autres puissances industrielles comme l’Inde ou le Brésil, poussent l’Union européenne à affirmer une voix plus indépendante. L’enjeu n’est plus seulement de préserver ses intérêts économiques, mais de devenir un acteur géopolitique à part entière.
Cette volonté d’autonomie stratégique pourrait, à terme, modifier la dynamique des relations sino-européennes. Si Bruxelles cherche à éviter un alignement automatique sur Washington, elle doit aussi composer avec une Chine de plus en plus assertive sur la scène internationale. Une équation complexe, où chaque partie tente de maximiser ses gains tout en limitant les risques de confrontation.
« Les milieux stratégiques européens cherchent à définir une nouvelle forme de coexistence avec la Chine, où la compétition ne l’emporte pas sur la coopération. » — Sun Chenghao, chercheur à l’université Tsinghua
L’enjeu central : éviter l’escalade sans renoncer à la fermeté
Malgré les tensions croissantes, Sun Chenghao souligne que les milieux stratégiques européens ne partagent pas la posture américaine, où la compétition l’emporte systématiquement sur la coopération. En Europe, l’objectif reste de concilier fermeté et dialogue. Pour le chercheur, le véritable défi ne réside pas tant dans la gestion des désaccords que dans la capacité des deux parties à établir des mécanismes de communication efficaces. Renforcer la confiance bilatérale, tout en maintenant une concurrence encadrée, apparaît comme la seule voie pour éviter un basculement vers une confrontation ouverte.
Cette approche, bien que pragmatique, n’est pas sans risques. Chaque partie devra faire des concessions, notamment sur des sujets sensibles comme les subventions aux industries stratégiques ou l’accès aux marchés publics. Or, les déséquilibres structurels — entre une Chine centralisée et une Europe fragmentée — rendent ces compromis difficiles à trouver. Bref, si l’Europe et la Chine veulent éviter une rupture, elles devront rapidement concrétiser leurs intentions par des actes concrets.
Dans ce contexte, les prochains sommets UE-Chine, ainsi que les travaux de la nouvelle Commission européenne, seront scrutés avec attention. La question n’est plus seulement de savoir si les relations sino-européennes ont atteint un point critique, mais plutôt comment les deux blocs parviendront à le franchir sans en subir les conséquences les plus dommageables.
Selon l’analyse de Sun Chenghao, les principaux points de friction se concentrent sur les véhicules électriques, où la Chine domine la production de batteries, l’intelligence artificielle, les minerais stratégiques — comme le lithium ou les terres rares — et les infrastructures numériques, notamment via les équipements de Huawei ou d’autres acteurs chinois.
Non. Malgré les inquiétudes croissantes, Bruxelles privilégie une stratégie de « gestion des risques » plutôt qu’un découplage brutal. L’objectif est d’éviter une confrontation totale, tout en réduisant les dépendances critiques dans certains secteurs. Cette approche vise à préserver les intérêts économiques européens sans tomber dans une logique de bloc.