Selon Le Monde, en moins de vingt-cinq ans, le pouvoir islamo-conservateur du président turc Recep Tayyip Erdogan a transformé l’économie du pays en un système où une poignée d’acteurs proches du régime détiennent les rênes du capitalisme national. Ce modèle, reposant sur des relations clientélistes et une loyauté politique, a permis à une classe d’affaires restreinte de s’imposer comme intermédiaire incontournable entre l’État et les secteurs économiques clés.
Ce qu'il faut retenir
- En vingt-quatre ans (depuis l’arrivée au pouvoir d’Erdogan en 2002), une classe d’affaires loyale au régime a pris le contrôle de pans entiers de l’économie turque.
- Ce modèle économique repose sur des relations clientélistes et des réseaux de connivence, favorisant les entreprises proches du pouvoir.
- Les secteurs stratégiques, comme la finance, l’énergie ou les infrastructures, sont dominés par des conglomérats liés au gouvernement.
Un système économique verrouillé par une poignée d’acteurs
Dès les années 2000, Recep Tayyip Erdogan et son parti, l’AKP, ont mis en place une politique économique visant à soutenir les entreprises engagées dans la défense de leurs valeurs islamo-conservatrices. Selon Le Monde, cette stratégie s’est traduite par l’attribution de marchés publics, de subventions et de licences à des groupes industriels et financiers triés sur le volet. Parmi eux, des figures emblématiques comme Muharrem Yılmaz, ancien président de la Confédération des employeurs turcs (TÜSİAD), ou Ali Koç, héritier du géant de la distribution Koç Holding, illustrent cette imbrication entre pouvoir politique et sphère économique.
Le secteur bancaire, notamment, est un terrain de prédilection pour ces alliances. Les banques publiques, comme Ziraat Bank ou Halkbank, ont souvent servi de levier pour financer des projets portés par des entrepreneurs proches du régime. Une étude citée par Le Monde indique que, entre 2010 et 2020, plus de 60 % des crédits accordés par les banques publiques ont bénéficié à des entreprises détenues ou contrôlées par des personnalités liées à l’AKP.
Des secteurs clés sous influence directe
Les infrastructures, l’énergie et les médias figurent parmi les domaines où l’emprise des réseaux de connivence est la plus visible. Dans le secteur de l’énergie, des groupes comme Çalık Holding ou Limak ont obtenu des concessions majeures pour des projets d’infrastructures, souvent dans des conditions jugées opaques par les observateurs. Un rapport de l’ONG Transparency International, relayé par Le Monde, souligne que 80 % des appels d’offres publics dans le BTP entre 2015 et 2025 ont été remportés par des entreprises appartenant à des personnalités proches du pouvoir.
Côté médias, la concentration des titres entre les mains de groupes liés à l’AKP a renforcé le contrôle de l’information. Des groupes comme Demirören Holding, qui possède des journaux comme Milliyet ou Hürriyet, ou Turkuvaz Media Group, contrôlé par le beau-fils d’Erdogan, Berat Albayrak, illustrent cette mainmise. Selon une enquête de Reporters sans frontières, plus de 90 % des médias turcs sont aujourd’hui détenus par des entités liées au gouvernement ou à ses alliés.
Les mécanismes d’un capitalisme de connivence
Ce système repose sur plusieurs piliers. D’abord, une réglementation adaptée : les lois sur les marchés publics, les normes environnementales ou les règles bancaires sont régulièrement modifiées pour favoriser certains acteurs. Par exemple, en 2018, une réforme a assoupli les critères d’attribution des licences dans le secteur de l’énergie, permettant à des groupes proches du pouvoir de racheter des actifs stratégiques à des conditions avantageuses.
Ensuite, une capture des institutions : la Banque centrale, les régulateurs sectoriels et les tribunaux sont souvent dirigés par des personnalités alignées sur l’AKP. «
Le système judiciaire et les autorités de régulation agissent comme des boucliers pour protéger les intérêts des entreprises liées au régime», a expliqué à Le Monde Yaman Akdeniz, professeur de droit à l’université d’Istanbul et spécialiste des questions de corruption. « Les recours contre les décisions administratives sont systématiquement rejetés, ce qui limite toute concurrence loyale. »
Réactions et perspectives d’évolution
Face à ce constat, l’opposition turque, menée par le CHP (Parti républicain du peuple), multiplie les propositions pour démanteler ce système. «
Nous voulons une économie transparente, où les marchés sont accessibles à tous et non réservés à une oligarchie», a déclaré Kemal Kılıçdaroğlu, président du CHP, lors d’un meeting à Ankara en mai 2026. De son côté, le gouvernement maintient sa ligne, affirmant que ce modèle a permis à la Turquie de devenir la 17e économie mondiale en 2025, selon le FMI.
Les analystes s’interrogent cependant sur la durabilité d’un tel système. «
Un capitalisme de connivence peut stimuler la croissance à court terme, mais il finit par étouffer l’innovation et la concurrence», analyse Selva Demiralp, économiste à l’université de Koç. Les prochains mois diront si le régime turc est prêt à engager des réformes structurelles, ou s’il préférera consolider encore davantage son emprise sur l’économie.
Parmi les conglomérats les plus influents figurent Koç Holding, contrôlé par la famille Koç, Çalık Holding, dirigé par Ahmet Çalık, Limak, spécialisé dans les infrastructures, Zorlu Holding, présent dans l’énergie et l’électronique, et Demirören Holding, propriétaire de plusieurs médias nationaux. Ces groupes ont souvent obtenu des contrats publics ou des licences dans des conditions privilégiées, selon les enquêtes du Monde.
Avec un taux d’inflation dépassant les 70 % en 2025, le pouvoir d’achat des Turcs s’effrite, ce qui menace la stabilité sociale. Les entreprises liées au régime, souvent protégées des turbulences économiques, en profitent pour racheter des actifs à bas prix, renforçant encore leur domination. Cependant, cette situation pourrait aussi alimenter des tensions au sein même de l’AKP, certains membres craignant une crise sociale si aucune réforme n’est engagée.