L’Europe doit impérativement renforcer sa position dans le secteur spatial pour ne pas dépendre des États-Unis ou de la Chine, a souligné Eva Berneke, ancienne directrice générale d’Eutelsat, lors de son intervention ce mardi 9 juin dans l’émission Tech & Co sur BFM Business. Invitée par le journaliste François Sorel, elle a présenté son ouvrage Pour un réveil spatial européen, publié récemment, et évoqué les défis technologiques et géopolitiques auxquels le continent est confronté.
Ce qu'il faut retenir
- Eva Berneke, ex-PDG d’Eutelsat, a appelé à une souveraineté spatiale européenne lors de son passage dans Tech & Co sur BFM Business ce 9 juin 2026.
- Elle a défendu l’idée d’une Europe indépendante face aux États-Unis et à la Chine dans le domaine spatial, à travers la publication de son livre Pour un réveil spatial européen.
- L’émission Tech & Co, diffusée quotidiennement, a accueilli d’autres personnalités du secteur tech ce mardi, dont Jean-Baptiste Kempf, fondateur de Kyber.
- Selon elle, l’Europe doit accélérer ses investissements pour éviter de subir les choix technologiques imposés par d’autres puissances.
- Le livre d’Eva Berneke aborde des pistes concrètes pour une autonomie spatiale, notamment via les satellites et les infrastructures de lancement.
Ancienne dirigeante du géant des télécommunications spatiales Eutelsat, Eva Berneke dispose d’une expérience de plusieurs décennies dans un secteur où l’Europe affiche un retard croissant face à ses concurrents. Lors de son intervention, elle a rappelé que le Vieux Continent représente aujourd’hui moins de 20 % du marché mondial des services spatiaux, un chiffre en baisse régulière depuis le début des années 2010. « L’Europe ne peut plus se contenter d’être un consommateur de technologies spatiales développées ailleurs », a-t-elle déclaré. « Si nous ne devenons pas une superpuissance spatiale, nous risquons de subir des décisions technologiques qui ne correspondent pas à nos valeurs ou à nos intérêts stratégiques. »
Pour illustrer son propos, Eva Berneke a cité l’exemple des constellations de satellites en orbite basse, un marché aujourd’hui dominé par des acteurs américains comme Starlink ou Kuiper, ainsi que par la Chine. Selon elle, l’absence de réponse européenne à ces projets menace la souveraineté des communications, de la défense et même de l’économie numérique du continent. « Les données transmises par ces satellites sont le nerf de la guerre économique et militaire de demain, autant dire que l’Europe ne peut pas se permettre de dépendre de systèmes conçus hors de ses frontières », a-t-elle expliqué.
Dans son livre, elle détaille plusieurs pistes pour inverser la tendance. Parmi elles, le renforcement des budgets alloués à l’Agence spatiale européenne (ESA) et à l’Union européenne, mais aussi la création d’un écosystème industriel intégré, capable de rivaliser avec les géants américains et chinois. « Il ne s’agit pas seulement d’investir plus, mais surtout de mieux coordonner nos efforts entre États membres et entre secteurs public et privé », a-t-elle souligné. Eva Berneke a également mis en avant le rôle clé des start-up spatiales européennes, dont certaines, comme Kyber ou Arianespace, commencent à émerger mais peinent encore à percer face à la concurrence.
L’invitée de Tech & Co n’a pas manqué de souligner les obstacles structurels qui freinent cette ambition. D’une part, les divergences politiques entre États membres, qui compliquent la mise en place de programmes communs ambitieux. D’autre part, la lenteur des processus décisionnels au sein de l’UE, un sujet récurrent dans le secteur spatial où les cycles de développement s’étalent sur plusieurs décennies. « Les États-Unis et la Chine avancent à marche forcée, tandis que l’Europe débat encore des modalités de financement de ses projets », a-t-elle regretté. Pour elle, une solution pourrait passer par la création d’un « fonds souverain européen dédié à l’espace », inspiré des mécanismes existants en Asie ou aux États-Unis.
« L’Europe a tous les atouts pour réussir dans l’espace : des ingénieurs brillants, des entreprises innovantes, et une demande croissante de services spatiaux. Ce qui lui manque, c’est la volonté politique de transformer ces atouts en une stratégie cohérente et financée. » — Eva Berneke, lors de son passage dans Tech & Co sur BFM Business, 9 juin 2026.
Lors de la même émission, d’autres sujets liés à l’innovation technologique ont été abordés, reflétant la diversité des enjeux du secteur. Jean-Baptiste Kempf, fondateur de la start-up Kyber, a par exemple détaillé la levée de fonds de 5 millions de dollars réalisée par son entreprise, spécialisée dans le pilotage à distance de robots industriels. Un domaine où l’Europe pourrait, selon lui, jouer un rôle de leader si les investissements suivent. « La robotique et l’intelligence artificielle sont des leviers majeurs pour notre souveraineté industrielle, mais il faut agir vite », a-t-il déclaré.
L’émission a également permis d’évoquer les tensions autour de l’intelligence artificielle, avec la demande récente d’un moratoire sur son développement formulée par Anthropic, un acteur majeur du secteur. Un sujet qui illustre, selon plusieurs invités, la nécessité pour l’Europe de définir sa propre voie dans les technologies critiques. « Nous ne pouvons pas laisser d’autres acteurs dicter nos règles dans des domaines aussi stratégiques que l’IA ou l’espace », a résumé Eva Berneke.
La question de l’autonomie spatiale européenne dépasse largement le cadre technologique ou industriel. Elle touche en effet à des enjeux de sécurité, avec la dépendance croissante des armées européennes aux satellites étrangers pour leurs communications et leurs systèmes de navigation. Elle interroge aussi la capacité du continent à préserver son indépendance stratégique dans un monde où les conflits géopolitiques s’étendent désormais au-delà des frontières terrestres.
Pour Eva Berneke, la réponse passe nécessairement par une prise de conscience collective. « L’espace n’est pas un luxe, c’est une nécessité pour notre avenir. Si nous ne réagissons pas maintenant, nous risquons de devenir les spectateurs passifs d’une nouvelle course à l’espace, où d’autres écriront les règles du jeu. »
En 2026, l’Europe fait face à une concurrence accrue de la part des États-Unis, avec des acteurs comme SpaceX (Starlink) ou Amazon (Kuiper) qui dominent le marché des constellations de satellites en orbite basse. La Chine, avec son programme spatial ambitieux incluant des missions lunaires et martiennes, ainsi que des acteurs privés comme iSpace ou LandSpace, représente également une menace pour l’influence européenne. Selon Eva Berneke, ces concurrents captent aujourd’hui plus de 80 % du marché mondial des services spatiaux, contre moins de 20 % pour l’Europe.