Paris, 9 juin 2026 — Une tribune publiée ce matin dans Le Monde par le professeur Reuven Avi-Yonah, spécialiste américain de la fiscalité internationale des entreprises, remet en cause les arguments économiques et juridiques opposés à l’instauration d’une taxe sur les superprofits des multinationales, y compris lorsque ceux-ci sont réalisés à l’étranger. Pour l’universitaire, une telle mesure, bien que complexe, n’a rien d’infaisable et s’inscrit dans une logique de justice fiscale renforcée.
Ce qu'il faut retenir
- Une taxe sur les superprofits réalisés à l’étranger est techniquement réalisable, selon le professeur Avi-Yonah, malgré les craintes de délocalisations invoquées par certains opposants.
- L’argument selon lequel TotalEnergies et d’autres entreprises françaises pourraient fuir l’impôt en se délocalisant est qualifié de « non plausible » par l’expert.
- Reuven Avi-Yonah s’appuie sur des mécanismes fiscaux internationaux existants pour étayer sa thèse, comme les règles de l’OCDE sur l’imposition minimale des multinationales.
- La tribune, publiée dans Le Monde, intervient dans un contexte de débats houleux en France sur l’opportunité de taxer davantage les géants du CAC 40, notamment après les records de profits enregistrés ces dernières années.
- Les superprofits, souvent liés à des conjonctures exceptionnelles (crises énergétiques, tensions géopolitiques), pourraient ainsi être mieux répartis via une fiscalité ciblée.
Une fiscalité internationale en mutation
Reuven Avi-Yonah, professeur à l’université du Michigan et directeur du Center for International Taxation, rappelle dans sa tribune que les règles fiscales internationales ont déjà connu des évolutions majeures ces dernières années. L’accord OCDE de 2021 sur une imposition minimale à 15 % pour les multinationales, bien que critiqué pour son ambition limitée, a ouvert la voie à des mécanismes permettant de taxer les bénéfices là où ils sont générés — et non uniquement dans les paradis fiscaux.
Pour l’expert, ces dispositifs prouvent qu’une taxation des superprofits, même réalisés à l’étranger, n’est pas une utopie. « Les États disposent des outils juridiques nécessaires, explique-t-il. Il suffit de les adapter aux réalités économiques contemporaines. » Selon lui, la crainte d’une fuite des entreprises est exagérée, d’autant que les secteurs concernés (énergie, pharmacie, tech) restent fortement ancrés dans leurs marchés historiques.
TotalEnergies et le débat sur la souveraineté fiscale
La tribune d’Avi-Yonah intervient alors que le gouvernement français examine plusieurs pistes pour taxer davantage les superprofits, notamment ceux des groupes énergétiques comme TotalEnergies. En 2025, le groupe a enregistré un bénéfice net de 20,5 milliards d’euros, un record lié aux prix élevés de l’énergie. Face à ces chiffres, l’exécutif a envisagé une taxe exceptionnelle, mais les réticences des entreprises — invoquant le risque de délocalisation — ont freiné le projet.
Pour Avi-Yonah, ces arguments relèvent du « chantage économique ». Il souligne que les mécanismes de taxation existent déjà, comme l’impôt minimum mondial de l’OCDE, et que leur application pourrait être étendue aux superprofits. « On nous dit que taxer davantage pousserait les entreprises à partir, mais où iraient-elles ? Les marchés européens et américains restent leurs principaux débouchés », précise-t-il. Il cite en exemple les Pays-Bas, qui ont instauré une taxe sur les superprofits bancaires sans voir les banques quitter le pays.
« Les États ont les moyens de taxer les superprofits sans craindre une délocalisation massive. Le vrai défi n’est pas juridique, mais politique : osent-ils le faire ? »
Reuven Avi-Yonah, professeur à l’université du Michigan
Reste à savoir si la France, déjà critiquée pour sa fiscalité élevée, prendra le risque d’une mesure unilatérale. Pour Avi-Yonah, le statu quo n’est plus une option : « Les États ne peuvent plus se permettre de laisser les superprofits échapper à l’impôt. Soit ils agissent, soit ils légitiment une injustice fiscale qui mine la confiance dans nos démocraties. »